Asmara revient dans les couloirs multilatéraux, sans quitter la ligne dure

À Asmara, le calcul est simple : exister davantage à l’ONU ne signifie pas forcément s’assouplir chez soi. Pour l’Érythrée, pays de la Corne de l’Afrique souvent décrit comme fermé sur le plan politique, chaque siège, chaque présidence de séance et chaque prise de parole compte comme un levier de visibilité. Cette visibilité devient plus utile encore quand la mer Rouge redevient un axe de tension mondial.

Le pays ne part pas de zéro. Depuis plusieurs années, l’ONU maintient un dispositif de surveillance sur la situation des droits humains en Érythrée, et le Conseil des droits de l’homme a renouvelé, le 4 juillet 2025, le mandat du rapporteur spécial. La résolution a été adoptée par 23 voix contre 4, avec 20 abstentions. Ce vote montre que le dossier reste politiquement sensible, mais aussi que le système onusien continue de traiter l’Érythrée comme un sujet à part entière.

Des positions onusiennes, mais un contentieux toujours ouvert

Le cœur du dossier tient en une contradiction. D’un côté, l’Érythrée gagne des responsabilités au sein des enceintes internationales. Le cycle onusien 2025-2026 a confirmé la place des groupes régionaux dans la répartition des fonctions, et Asmara continue d’y chercher un espace d’influence. De l’autre, la critique des droits fondamentaux ne faiblit pas. Le dernier rapport du rapporteur spécial sur l’Érythrée, publié en 2025, évoque la persistance d’un service national sans durée clairement limitée, de détentions arbitraires et de restrictions fortes aux libertés publiques.

Cette tension n’est pas nouvelle. L’Érythrée est toujours décrite par le département d’État américain comme un régime très centralisé, où la presse, les partis et les libertés de réunion restent étroitement contrôlés. Le même appareil diplomatique américain maintient aussi des restrictions spécifiques, notamment sur les exportations de matériel de défense. À Washington, le canal n’est donc pas une normalisation complète, mais un dialogue prudent, utilisé quand l’environnement régional l’exige.

Dans la pratique, Asmara cherche à déplacer le regard. Le gouvernement veut montrer qu’il peut jouer les codes du multilatéralisme, tout en refusant que les critiques des droits humains deviennent le seul prisme de lecture du pays. Cette stratégie est classique chez les États contestés : elle ne gomme pas les accusations, mais elle élargit l’agenda. Elle permet aussi de parler sécurité, développement, souveraineté et mer Rouge, quatre thèmes plus confortables pour les autorités érythréennes que la question des libertés publiques.

La mer Rouge change la donne, et la Corne de l’Afrique aussi

Le retour d’intérêt pour l’Érythrée tient surtout à la géographie. Le pays borde un couloir maritime devenu stratégique avec les attaques des Houthis en mer Rouge et les perturbations autour de Bab el-Mandeb, le détroit qui relie la mer Rouge au golfe d’Aden. Le ministère américain de la Défense a lui-même rappelé, en 2024, l’importance de stabiliser cette zone pour protéger la circulation commerciale. Pour un État comme l’Érythrée, installé face à l’une des voies maritimes les plus sensibles du monde, l’effet est immédiat : il redevient utile aux yeux de plusieurs capitales.

Cette utilité ne tient pas seulement à la mer. Elle tient aussi à la recomposition de la Corne de l’Afrique. IGAD, l’Autorité intergouvernementale pour le développement, rassemble Djibouti, l’Érythrée, l’Éthiopie, le Kenya, la Somalie, le Soudan, le Soudan du Sud et l’Ouganda. La région reste traversée par des guerres, des fragilités institutionnelles et des rivalités entre voisins. En décembre 2025, IGAD a d’ailleurs pris acte du retrait de l’Érythrée, signe que le dialogue sous-régional reste instable. Ce choix dit quelque chose d’important : Asmara veut être consultée, mais sans se laisser enfermer dans un cadre qu’elle juge hostile ou inefficace.

Dans la Corne de l’Afrique, cette posture a des effets concrets. Pour les gouvernements voisins, l’Érythrée reste un acteur militaire et diplomatique à surveiller, notamment dans le triangle Éthiopie-Somalie-Érythrée et dans l’arrière-plan du conflit au Tigré, qui a profondément marqué les équilibres régionaux. Pour les populations, en revanche, les conséquences sont plus prosaïques : fermeture des espaces civiques, mobilisation militaire prolongée, circulation des jeunes et des familles, et incertitude sur les perspectives d’ouverture. Quand la diplomatie s’active, la vie quotidienne ne change pas automatiquement.

Ce que cette séquence dit du continent

Le cas érythréen dépasse le seul cadre national. Il illustre une tendance plus large en Afrique : des États critiqués sur leur gouvernance cherchent à convertir leur poids géostratégique en capital diplomatique. Cela vaut pour la mer Rouge, mais aussi pour d’autres espaces africains où la sécurité maritime, les routes commerciales et la stabilité des frontières comptent désormais autant que les discours institutionnels. L’Union africaine et les organisations régionales ne peuvent pas ignorer cette réalité, car elles en subissent directement les effets.

Pour Asmara, la suite se jouera à plusieurs niveaux. D’un côté, la capacité du pays à occuper les espaces où la répartition régionale lui donne une voix. De l’autre, la pression continue des mécanismes onusiens sur les droits humains. À New York comme à Genève, l’Érythrée cherche à démontrer qu’elle peut être un interlocuteur fréquentable sans renoncer à sa logique politique interne. C’est ce tiraillement qui définit aujourd’hui son retour diplomatique : une réhabilitation partielle, opportuniste, et encore contestée.

Enfin, la séquence rappelle une évidence souvent négligée : dans la Corne de l’Afrique, la diplomatie ne se lit jamais seule. Elle se lit avec les ports, les détroits, les armées, les mandats onusiens et les appartenances régionales. L’Érythrée, avec Asmara comme centre politique, en fournit une démonstration nette. Le pays redevient visible parce que le contexte l’impose. Reste à savoir si cette visibilité servira un jour à autre chose qu’à mieux peser dans les rapports de force.