Un vieux traité, une relation très actuelle
À Rabat, la relation avec Washington ne se résume pas à des communiqués récents ni à des dossiers de sécurité. Elle s’appuie sur une mémoire diplomatique longue, que le Maroc met volontiers en avant comme un signe de continuité et de respect mutuel. Ce socle ancien compte encore aujourd’hui, parce qu’il pèse sur le Sahara occidental, sur la coopération militaire et sur les calculs de la région nord-africaine.
Le point de départ est bien connu des diplomates des deux pays : le 23 juin 1786, le Maroc a reconnu les États-Unis par la signature du traité de paix et d’amitié de Marrakech. Le département d’État américain rappelle que ce texte a ouvert une relation qui a survécu aux protectorats, à la décolonisation et aux recompositions stratégiques du XXe siècle. L’ambassade du Maroc à Washington insiste, de son côté, sur la portée symbolique de cet accord dans la narration nationale marocaine.
Rabat, Washington et le dossier du Sahara occidental
Le cœur politique du partenariat se trouve aujourd’hui dans le Sahara occidental. En décembre 2020, les États-Unis ont reconnu la souveraineté marocaine sur ce territoire disputé et ont réaffirmé leur appui au plan d’autonomie proposé par Rabat comme base de règlement. Cette ligne a été reprise ensuite par la diplomatie américaine, qui continue de qualifier ce plan de solution « sérieuse, crédible et réaliste ».
Pour le Maroc, ce soutien a une valeur qui dépasse la seule relation bilatérale. Il consolide la position de Rabat dans un conflit où s’entremêlent souveraineté, sécurité frontalière, diplomatie africaine et rivalité avec Alger. Pour les États-Unis, il ancre leur présence dans un espace charnière entre Atlantique, Méditerranée et Sahel, où la stabilité du Maroc sert aussi de levier régional. Le dossier n’est donc pas seulement juridique ; il est géopolitique.
Cette lecture n’efface pas le cadre africain. Le conflit du Sahara occidental reste au centre d’un contentieux plus large entre le Maroc, l’Algérie et les dynamiques de l’Union africaine. Washington, lui, a choisi une ligne très favorable à Rabat, alors même que le sujet demeure sensible dans les enceintes continentales et onusiennes.
Sécurité, armement et exercices conjoints
La relation maroco-américaine est aussi militaire. Le Maroc figure parmi les principaux partenaires sécuritaires des États-Unis en Afrique du Nord. Il est désigné comme allié majeur non membre de l’OTAN, un statut qui facilite la coopération militaire et certains transferts d’armement. En 2025, AFRICOM a encore présenté African Lion comme le plus grand exercice conjoint annuel du continent, conduit en partie au Maroc.
Les données de SIPRI montrent que les États-Unis sont restés le premier fournisseur du Maroc en grandes armes sur les dernières périodes analysées. Dans le rapport 2020–2024, Washington représente 64 % des importations marocaines de ce type, devant la France et Israël. Sur 2021–2025, les États-Unis demeurent le premier exportateur mondial d’armements et l’Afrique du Nord reste un espace où la modernisation des forces armées structure les relations extérieures.
Concrètement, cela donne au Maroc un accès plus fluide à l’équipement, à l’entraînement et à l’interopérabilité. Pour Washington, c’est un partenaire stable, situé au bord du détroit de Gibraltar et capable de servir de relais logistique dans un espace stratégique. Cette coopération profite aux états-majors, mais elle nourrit aussi le débat interne au Maroc sur le coût des choix sécuritaires et sur l’équilibre entre souveraineté industrielle et dépendance extérieure.
Commerce, investissements et effet d’entraînement régional
Le volet économique est moins spectaculaire, mais il compte. L’accord de libre-échange Maroc–États-Unis, entré en vigueur le 1er janvier 2006, fut le premier accord de ce type signé entre Washington et un pays africain. Selon l’USTR, les échanges de marchandises ont atteint 7,4 milliards de dollars en 2024, tandis que l’excédent américain s’est élargi depuis l’entrée en vigueur de l’accord.
Ce commerce reste modeste à l’échelle de l’économie américaine, mais il a un effet structurant pour le Maroc. Il soutient les secteurs exportateurs, notamment l’automobile, les composants industriels et certains produits agricoles. Il pousse aussi Rabat à maintenir un cadre normatif lisible pour les investisseurs, dans une logique qui dépasse la relation bilatérale et touche la compétitivité du pays face à ses voisins méditerranéens et africains.
À l’échelle continentale, le cas marocain illustre une tendance plus large : les États africains diversifient leurs partenaires sans rompre avec les anciennes puissances ni avec les États-Unis. Pour le Maroc, cette stratégie passe par une double insertion, atlantique et africaine, avec un effort visible vers l’Afrique de l’Ouest et le Sahel. Pour les capitales africaines, elle montre qu’un partenariat avec Washington peut être à la fois sécuritaire, économique et diplomatique, à condition d’être articulé à une stratégie nationale claire.
Ceuta, l’Espagne et la lecture marocaine de la crise
La crise de Ceuta, en mai 2021, a rappelé que cette alliance se lit aussi à travers les frictions avec l’Espagne. L’arrivée massive de personnes vers l’enclave espagnole a provoqué une tension aiguë entre Madrid et Rabat. Les dépêches Reuters de l’époque montraient que l’Espagne parlait d’une grave crise, tout en cherchant à contenir l’escalade et à préserver le canal de coopération avec son voisin marocain.
Ce moment a mis en évidence un fait simple : le Maroc compte pour l’Espagne dans la gestion de sa frontière sud, mais il compte aussi pour les États-Unis comme partenaire de sécurité. Rabat a donc une marge de manœuvre réelle, sans être illimitée. Quand la relation avec Madrid se tend, Washington ne s’aligne pas forcément sur la lecture espagnole. Il privilégie souvent la stabilité de son partenariat avec le Maroc et la continuité de sa ligne sur le Sahara occidental.
La portée continentale est claire. Le Maroc sert aujourd’hui de point d’appui à une politique américaine qui combine sécurité, commerce et gestion des équilibres régionaux. Dans un Maghreb où la rivalité maroco-algérienne reste structurante, et dans un espace africain où les alliances sont plus souples qu’autrefois, la relation Rabat-Washington continue de peser bien au-delà des deux capitales. Le prochain point de vigilance reste la façon dont cette proximité sera traduite dans les dossiers du Sahara occidental, de la coopération militaire et des relations avec l’Europe du Sud.