Rabat, vitrine africaine et théâtre d’une crise mondiale

À Rabat, la diplomatie du football se joue désormais loin des pelouses. La capitale marocaine abrite le bureau Afrique de la FIFA, accueille de grands rendez-vous de l’institution et sert, depuis des mois, de point d’ancrage à la stratégie du président Gianni Infantino sur le continent. Dans ce décor, la crise née autour du projet de filiale commerciale de la FIFA prend une portée particulière : elle ne concerne pas seulement une bataille de gouvernance, mais aussi la manière dont le pouvoir mondial du football s’organise en Afrique du Nord.

Le Maroc a renforcé sa place dans cette architecture. Le bureau Afrique de la FIFA est officiellement basé à Rabat depuis 2025, et la Fédération royale marocaine de football a confirmé que le congrès électif de la FIFA doit s’y tenir en 2027. Dans le même temps, le pays prépare la Coupe d’Afrique des nations 2025 et partage l’organisation de la Coupe du monde 2030 avec l’Espagne et le Portugal. Autrement dit, Rabat est devenue bien plus qu’une simple ville d’accueil : c’est un centre de gravité footballistique et politique.

Ce que la FIFA voulait changer, et pourquoi cela a déclenché la rupture

Le 28 juillet 2026, la FIFA a présenté un projet de réorganisation baptisé FIFA Forward Enterprise, ou FFE. L’idée consistait à regrouper ses droits commerciaux et ses activités événementielles dans une structure nouvelle, avec une valorisation initiale annoncée à 20 milliards de dollars et la possibilité de lever jusqu’à 4,2 milliards pour financer davantage les programmes de développement. L’instance mondiale a dit vouloir conserver le contrôle total de la gouvernance, des compétitions et du calendrier sportif.

Sur le papier, le plan devait élargir les moyens du football de base. En pratique, il a ouvert une fracture politique. L’UEFA a réagi la première, en estimant que le football et sa gouvernance n’étaient pas des actifs à céder à des investisseurs privés. Les 55 fédérations européennes ont ensuite laissé entendre qu’elles pourraient aller jusqu’au boycott si le projet n’était pas abandonné. La CONCACAF, qui regroupe l’Amérique du Nord, l’Amérique centrale et les Caraïbes, a elle aussi contesté la méthode, jugeant que les dirigeants de la FIFA avaient cessé de placer le football au premier plan.

Face à cette levée de boucliers, la FIFA a reculé. Elle a ensuite expliqué que la consultation restait ouverte et que la priorité demeurait l’augmentation du financement du développement. Ce recul n’a pas effacé le malaise. Au contraire, il a installé un doute durable sur la capacité d’Infantino à faire passer des réformes lourdes sans coalition solide.

Un rapport de force interne devenu public

La contestation ne vient pas seulement de l’extérieur. Le projet a aussi révélé des fissures au sein même de l’appareil de la FIFA. Des figures proches du président, comme Arsène Wenger et le secrétaire général Mattias Grafström, ont pris leurs distances avec la proposition, tandis que des départs et critiques internes ont nourri l’image d’une direction affaiblie. Dans une organisation où la discipline institutionnelle est d’ordinaire très verrouillée, ce type de désalignement compte autant que les déclarations publiques.

À ce stade, le problème n’est plus seulement financier. Il touche à la confiance entre confédérations, à la transparence des processus et à la légitimité d’un président en place depuis 2016. Infantino avait bâti une partie de son autorité sur la promesse d’un partage plus large des revenus du football mondial, via le programme FIFA Forward. Mais l’affaire FFE a donné l’image inverse : une décision préparée vite, discutée tard et défendue trop isolément.

Pour le Maroc, l’épisode est délicat mais révélateur. Rabat héberge désormais une partie de la machine institutionnelle du football mondial. Cela donne au pays une visibilité de premier plan en Afrique. Mais cela place aussi le Royaume au cœur d’équilibres sensibles entre UEFA, CONCACAF, Afrique et FIFA. Dans le contexte actuel, chaque réunion tenue à Rabat est lue comme un signal politique autant que sportif.

Ce que cette séquence dit du football africain et du prochain rendez-vous électif

La portée africaine de l’affaire est double. D’un côté, elle confirme que le continent devient un espace stratégique pour les grandes batailles de gouvernance sportive. La présence du bureau Afrique de la FIFA à Rabat, les programmes de mini-terrains annoncés au Maroc et la préparation du congrès électif de 2027 traduisent un recentrage institutionnel visible. De l’autre, elle rappelle que les décisions prises au sommet mondial ont des effets directs sur les fédérations africaines, souvent dépendantes des mécanismes de financement de la FIFA pour leurs infrastructures et leurs programmes de formation.

La question centrale est donc simple : qui contrôle les revenus du football mondial, et à quelles conditions ? Pour les grandes confédérations, le débat porte sur la gouvernance et la propriété des actifs commerciaux. Pour les fédérations africaines, il concerne aussi l’accès réel aux financements, la stabilité des programmes de développement et la place du continent dans les arbitrages à venir. Dans ce cadre, l’assemblée générale et le scrutin annoncés à Rabat en 2027 seront observés de près. Ils diront si Infantino conserve assez d’appuis pour repartir pour un nouveau cycle, ou si la crise ouverte autour de FFE a durablement entamé son autorité.