Une pression sociale qui dépasse les frontières sud-africaines
En Afrique du Sud, la migration n’est plus seulement une affaire de contrôle des frontières. Elle touche désormais le climat social, les relations diplomatiques et la place du pays dans la région australe.
La question est sensible, parce qu’elle mêle emploi, sécurité, accès aux services et perception des étrangers dans les quartiers populaires comme dans les grands centres urbains. Dans un pays qui reste l’une des principales économies du continent, chaque flambée de tensions autour des migrants rejaillit bien au-delà de Pretoria.
Le gouvernement sud-africain a voulu déplacer le débat. Son message est clair : la migration irrégulière ne peut pas être traitée comme un problème uniquement sud-africain, ni comme un dossier à régler par des expulsions ponctuelles. Elle doit, selon Pretoria, être discutée à l’échelle africaine, avec les pays d’origine, de transit et de destination. Cette lecture s’inscrit dans l’esprit de l’Agenda 2063, le cadre continental qui relie intégration, mobilité et développement.
Pretoria veut éviter l’isolement diplomatique
Le point de friction est apparu au sein de l’Union africaine. Selon plusieurs sources concordantes, dont l’Associated Press, l’organisation panafricaine a écarté une proposition du Ghana qui voulait inscrire les tensions migratoires en Afrique du Sud à l’ordre du jour de sa prochaine réunion de coordination, prévue en octobre 2024. Pretoria s’est opposée à cette démarche, jugeant qu’elle risquait de faire de l’Afrique du Sud le seul accusé d’un phénomène plus large.
Le ministre sud-africain des Relations internationales, Ronald Lamola, a porté cette ligne lors d’une conférence de presse à Pretoria, au siège du département des Relations internationales et de la Coopération, connu sous le sigle DIRCO. Il a insisté sur le fait que les mouvements de population ne naissent pas dans un vide politique. Ils sont liés à l’économie, au chômage, à la gouvernance, aux conflits, mais aussi aux écarts de développement entre pays voisins. Le département a d’ailleurs défendu, dans plusieurs prises de parole, une approche panafricaine de la migration fondée sur la coopération plutôt que sur la stigmatisation.
Cette position n’est pas isolée. L’Union africaine elle-même a adopté un cadre stratégique sur la migration, le Migration Policy Framework for Africa, qui rappelle que les déplacements de population, s’ils sont mieux organisés, peuvent aussi soutenir le développement. L’organisation a également réaffirmé en 2024 que la migration devait être traitée comme un sujet de développement, et non comme un simple problème sécuritaire.
Dans la région australe, Pretoria sait que la discussion ne concerne pas seulement le Nigeria ou le Ghana, avec lesquels les tensions diplomatiques ont attiré l’attention. Elle concerne aussi des voisins immédiats comme le Malawi, le Mozambique et le Zimbabwe, dont de nombreux ressortissants vivent, travaillent ou cherchent un statut plus stable en Afrique du Sud. Les échanges avec ces pays pèsent lourd dans la stabilité de la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC.
Les expulsions, la colère de rue et la question des causes
Le dossier a pris une tournure plus dure à cause des manifestations anti-immigration. Des groupes comme March and March ont appelé à l’expulsion des migrants en situation irrégulière et à un durcissement visible du contrôle aux frontières. Dans plusieurs localités, des migrants ont dit avoir subi des agressions. Là encore, le gouvernement sud-africain a dû composer avec deux réalités simultanées : la pression d’une partie de l’opinion et la nécessité de protéger les droits fondamentaux.
Le gouvernement a aussi mis en avant ses opérations de rapatriement. Pretoria a indiqué qu’au moins 68 000 personnes avaient été renvoyées entre juin et juillet 2024, soit par expulsions, soit par rapatriement. Ce chiffre doit être lu avec prudence : les autorités n’ont pas détaillé de façon claire la part exacte entre départs volontaires encadrés et expulsions administratives. Elles ont toutefois précisé que la majorité des personnes concernées venaient du Malawi, puis du Zimbabwe et du Mozambique.
Ce point est central. Une politique d’éloignement massif peut calmer une partie de la rue à court terme. Mais elle ne règle pas les causes qui alimentent les départs : différentiel de revenus, fragilité des services publics, insécurité, économie informelle, fermeture de certaines voies légales de circulation. C’est précisément ce que Lamola a voulu souligner en parlant des « facteurs d’attraction et de répulsion », c’est-à-dire ce qui attire vers l’Afrique du Sud et ce qui pousse à quitter son pays d’origine. Cette grille de lecture rejoint les travaux africains récents sur la gouvernance migratoire.
Pour les populations, l’enjeu est concret. Dans les villes, la concurrence pour les emplois peu qualifiés, les loyers et certains services publics nourrit les tensions. Dans les zones frontalières, la circulation des personnes pose aussi des questions administratives et humanitaires. Pour l’État, le défi est double : faire respecter la loi sans laisser se banaliser la violence contre les étrangers. Pour les pays voisins, l’épisode relance la question du coût social de la migration de travail, longtemps présentée comme un pilier silencieux de l’économie régionale.
Un test pour l’Afrique australe et pour l’Union africaine
Le sommet de la SADC, organisé en août 2024 à Harare, a montré que les crises nationales sud-africaines peuvent rapidement prendre une dimension régionale. La mobilité, le travail transfrontalier et les retours forcés figurent déjà parmi les sujets qui touchent directement les États membres. Le débat ouvert par Pretoria dépasse donc la seule relation entre l’Afrique du Sud et ses voisins immédiats. Il touche à la capacité du continent à concevoir des réponses communes, dans le cadre de l’Union africaine et des communautés économiques régionales.
À l’échelle panafricaine, l’affaire rappelle une vérité simple : aucune capitale ne peut durablement gérer seule les effets d’une migration régionale devenue structurelle. Pretoria veut éviter d’être désignée comme unique responsable. Les pays d’origine, eux, attendent que la protection de leurs ressortissants soit assurée. L’Union africaine, enfin, se retrouve face à sa propre promesse d’intégration : faire circuler les personnes plus dignement, sans nier les contraintes de sécurité et de souveraineté.
La suite dépendra des arbitrages entre diplomatie, frontières et emploi. C’est là que se jouera la crédibilité de la réponse sud-africaine. Et, plus largement, la capacité de l’Afrique à parler d’une seule voix sur une mobilité qu’elle ne peut ni diaboliser ni laisser sans règles.