Quand un moustique de ville bouscule les cartes du paludisme

Dans plusieurs capitales africaines, la menace ne vient plus seulement des zones rurales ou des marécages. Elle peut aussi s’installer dans des quartiers densément peuplés, au milieu des citernes, des chantiers, des pneus abandonnés et des réserves d’eau mal protégées. C’est précisément ce qui inquiète les spécialistes avec Anopheles stephensi, un moustique invasif capable de transmettre le paludisme et de prospérer en milieu urbain.

Cette évolution change la donne pour les services de santé. Pendant longtemps, la lutte antipaludique en Afrique s’est pensée d’abord pour les campagnes, les villages et les bords de zones humides. Or, avec l’urbanisation rapide du continent, la maladie rencontre désormais de nouveaux espaces de circulation. L’Organisation mondiale de la Santé considère Anopheles stephensi comme une menace supplémentaire pour le contrôle et l’élimination du paludisme en Afrique, où la charge de la maladie reste écrasante.

Une invasion discrète, mais déjà documentée sur plusieurs fronts

Anopheles stephensi est originaire de certaines parties de l’Asie du Sud et de la péninsule arabique. Selon l’OMS, il a été détecté à Djibouti en 2012, en Éthiopie et au Soudan en 2016, en Somalie en 2019, au Nigeria en 2020, puis au Ghana et au Kenya dans des travaux plus récents de surveillance. L’OMS indique aussi que l’espèce a été repérée dans huit pays africains à ce jour.

Le point décisif n’est pas seulement sa présence. C’est son comportement. Contrairement à beaucoup d’anophèles africains, davantage liés aux espaces ruraux, ce moustique s’adapte aux environnements urbains et périurbains, notamment aux contenants d’eau artificiels. Il supporte aussi des températures élevées et résiste à de nombreux insecticides utilisés en santé publique. L’OMS a donc lancé une initiative spécifique pour freiner sa diffusion, puis a publié en 2026 une stratégie d’élimination à l’échelle du continent.

Les données génomiques renforcent ce tableau. Une étude publiée dans Science cette année retrace l’histoire de l’invasion et montre des lignées africaines issues de la circulation du moustique à partir de ses zones d’origine. Cette lecture scientifique ne remplace pas la surveillance de terrain, mais elle confirme que la propagation s’est installée durablement et qu’elle mérite une réponse coordonnée.

Djibouti, Éthiopie, Ghana : des signaux urbains difficiles à ignorer

Le cas de Djibouti a servi d’alerte précoce. Le moustique y a été signalé en 2012, et plusieurs travaux ont associé sa présence à la remontée des cas de paludisme dans la capitale. L’OMS a indiqué qu’après la détection du vecteur, le pays a vu sa charge de paludisme dépasser 73 000 cas en 2020. Des études publiées dans des revues scientifiques ont décrit une réémergence urbaine à Djibouti, avec une transmission installée dans la ville et non plus seulement en périphérie.

En Éthiopie, la menace a pris une autre forme : celle d’une diffusion dans des zones urbaines et semi-urbaines du pays, où les équipes de recherche ont retrouvé le moustique dans plusieurs localités. Là encore, le message est clair : le paludisme n’est pas seulement une maladie des zones éloignées des services, il peut se recomposer dans les villes quand les conditions environnementales et les flux humains lui sont favorables.

Le Ghana a confirmé cette réalité plus à l’ouest. Une surveillance entomologique menée à Accra a détecté Anopheles stephensi dans des quartiers urbains, notamment à Tuba, Dansoman et Nima. Les chercheurs ont souligné que ces détections constituent un risque majeur pour une ville jusqu’ici considérée comme une zone de faible transmission. Ils ont aussi insisté sur la nécessité de renforcer la surveillance dans les villes comme dans les campagnes.

Ces observations ne sont pas isolées. L’OMS et le CDC rappellent que l’espèce peut transmettre Plasmodium falciparum et P. vivax, et qu’elle peut se développer dans des récipients artificiels, ce qui complique la réponse sanitaire dans les zones urbanisées.

Ce que cela change pour les États et pour les habitants

La première conséquence est opérationnelle. Les programmes nationaux de lutte contre le paludisme doivent élargir leur champ de vision. Il ne suffit plus de couvrir les campagnes avec des moustiquaires imprégnées et des pulvérisations d’intérieur. Il faut aussi cartographier les gîtes larvaires urbains, contrôler les eaux stagnantes, surveiller les ports, les aéroports, les axes routiers et les quartiers en forte croissance. L’OMS insiste désormais sur la surveillance, la gestion des sources larvaires, l’engagement communautaire, l’urbanisme et la coopération entre secteurs.

La seconde conséquence est sociale. Dans les villes africaines, la vulnérabilité n’est pas la même pour tous. Les ménages qui dépendent de citernes ouvertes, de chantiers irréguliers ou d’un accès instable à l’eau sont plus exposés. Les quartiers bien desservis, eux, disposent plus souvent d’infrastructures de drainage, de collecte des déchets et de services de santé plus proches. Autrement dit, le risque de paludisme urbain se superpose aux inégalités de l’habitat et des services publics. Cette lecture est d’autant plus importante que l’Afrique supporte encore environ 95 % des cas et des décès mondiaux liés au paludisme en 2024.

La troisième conséquence est stratégique. La lutte contre ce moustique ne doit pas être pensée comme une bataille séparée des autres politiques urbaines. L’eau, l’assainissement, la gestion des déchets, l’aménagement des quartiers périphériques et la santé publique sont désormais liés. Si la ville se construit sans drainage ni contrôle des contenants d’eau, elle offre à ce vecteur ce dont il a besoin pour s’installer. Cette conclusion découle des stratégies publiées par l’OMS et des observations de terrain en Afrique de l’Est et de l’Ouest.

Un dossier sanitaire continental, pas un épisode isolé

Le paludisme reste une maladie de masse, avec 282 millions de cas et 610 000 décès estimés en 2024, selon l’OMS. Dans ce contexte, l’arrivée d’un vecteur urbain invasif crée une pression supplémentaire sur des systèmes de santé déjà très sollicités. Les pays africains qui avancent vers l’élimination du paludisme doivent désormais protéger leurs gains contre une espèce capable d’entrer par les ports, de circuler avec les mobilités humaines et de s’installer dans les villes.

À l’échelle continentale, le dossier Anopheles stephensi dit quelque chose de plus large encore : la santé urbaine devient un front majeur de la lutte contre les maladies vectorielles. L’OMS pousse aujourd’hui une réponse coordonnée entre États, zones frontalières, laboratoires, municipalités et programmes antipaludiques. Le prochain enjeu n’est donc pas seulement de constater la présence du moustique, mais de savoir quels pays auront les moyens de le détecter tôt, de le contenir vite et d’éviter qu’il ne devienne un habitant ordinaire des villes africaines.