À Radès, la mer rappelle d’abord une évidence : on ne peut pas faire vivre une ville côtière en laissant l’eau sale finir au large.
Dans la banlieue sud de Tunis, la pollution n’est plus un sujet abstrait. Elle se voit dans l’oued Méliane, dans les odeurs autour des zones industrielles et dans l’état des plages qui bordent Radès et les communes voisines. Ici, la question n’est pas seulement écologique. Elle touche aussi la santé publique, l’activité portuaire, les emplois industriels et l’image d’un littoral qui reste vital pour des milliers de familles tunisiennes.
Le dossier est ancien. Il concerne un bassin dense, où se croisent industrie, habitat, assainissement et trafic maritime. Ce mélange crée une pression continue sur les eaux usées et sur la côte. Des travaux scientifiques ont déjà décrit Radès-Hammam Lif comme une zone soumise à plusieurs sources de pollution, avec une forte concentration urbaine et industrielle autour de l’embouchure de l’oued Méliane. Le ministère tunisien de l’Environnement rappelle, de son côté, que la pollution industrielle doit être suivie et encadrée, tandis que l’Agence nationale de protection de l’environnement a pour mission de contrôler les rejets et les installations de traitement.
Un dossier ancien, mais très politique
Radès se situe dans le gouvernorat de Ben Arous, à l’est de Tunis. La ville est un point stratégique de la banlieue sud. Elle abrite un port, une zone industrielle et des quartiers résidentiels directement exposés aux nuisances. L’oued Méliane, qui traverse cette zone avant de se jeter dans le golfe de Tunis, concentre une partie des rejets domestiques et industriels de l’aire métropolitaine. Des recherches universitaires et des études de terrain ont déjà signalé la présence de métaux et de polluants organiques dans le fleuve et sur le littoral voisin.
Dans ce contexte, la réponse publique ne peut pas se limiter à une visite symbolique. Elle engage des administrations multiples : l’Office national de l’assainissement, l’ANPE, le ministère de l’Environnement et les collectivités locales. L’ONAS n’est pas un simple opérateur technique. Le ministère tunisien de l’Environnement le présente comme un acteur central de la protection du milieu hydrique et de la lutte contre les sources de pollution. Mais sur le terrain, les habitants dénoncent depuis des années un écart entre les règles et leur application.
La séquence récente illustre cette tension. Le 20 janvier 2026, Kaïs Saïed s’est déjà rendu à Radès dans le cadre des intempéries, selon l’agence TAP. Début août 2026, le chef de l’État est revenu sur le site pour pointer la pollution de la zone, avant une réunion ministérielle consacrée au sujet. Ce retour répété du président montre que le dossier a quitté la seule sphère technique pour devenir un test de gouvernance locale et nationale.
Ce que finance réellement le chantier de Sud Méliane
Au cœur du dispositif, la station d’épuration de Sud Méliane à Radès doit être réhabilitée et étendue. Le programme DEPOLMED, cofinancé par l’Agence française de développement, la Banque européenne d’investissement et l’Union européenne, a pour objectif de réduire les pollutions hydriques sur plusieurs zones côtières tunisiennes. L’AFD parle d’un programme de 140 millions d’euros, avec la rénovation ou l’extension de quatre stations d’épuration littorales, dont Sud Méliane, et le déploiement d’environ 540 kilomètres de réseaux, 53 stations de pompage et 29 000 boîtes de branchement.
Le chantier de Sud Méliane a démarré en 2020, et plusieurs sources institutionnelles et techniques indiquent une échéance de fin 2026 pour les travaux. Là encore, le point décisif n’est pas seulement l’investissement. C’est la capacité à faire fonctionner l’ensemble du système : collecte, traitement, contrôle des rejets et raccordement effectif des industriels. Des documents liés au projet soulignent d’ailleurs que la station de Sud Méliane a connu une qualité d’effluents détériorée et un risque de déversement direct dans l’oued Méliane lorsque l’infrastructure est saturée.
Le nœud du problème reste la discipline réglementaire. En Tunisie, les rejets d’effluents sont encadrés par un arrêté de 2018 fixant des valeurs limites pour le milieu récepteur. Mais plusieurs analyses publiées ces dernières années montrent que l’écart entre le droit et l’exécution demeure large, surtout quand le contrôle administratif manque de moyens. Autrement dit, moderniser une station ne suffit pas si les usines qui l’alimentent ne traitent pas leurs eaux usées en amont.
Entre colère locale et enjeu méditerranéen
La banlieue sud de Tunis a déjà montré que la pollution n’y est pas une affaire de techniciens seuls. En septembre 2021, des habitants de Radès, Ezzahra, Hammam Lif, Hammam Chatt et Borj Cédria ont organisé une chaîne humaine sur le littoral pour dénoncer l’état des plages et les déversements qui atteignaient la mer. Cette mobilisation a marqué les esprits, parce qu’elle venait de riverains, de familles et d’élus locaux, pas d’un appareil partisan. Elle traduisait aussi une fatigue face à un dossier connu, commenté, puis trop souvent repoussé.
Pour les habitants, l’enjeu est immédiat : baignade, santé, qualité de vie, valeur des quartiers, odeurs, nuisances et accès à un littoral propre. Pour les industriels, le message est plus direct encore : l’ère des rejets peu contrôlés ne peut pas durer sans coût environnemental, sanitaire et politique. Pour l’État tunisien, le sujet est enfin un test de crédibilité. La modernisation de l’assainissement, la surveillance des rejets et l’application des normes disent beaucoup de la capacité du pouvoir à traiter les problèmes concrets hors des annonces.
À l’échelle régionale, l’enjeu dépasse Radès. La baie de Tunis s’inscrit dans la Méditerranée, un espace déjà soumis à une forte pression urbaine et industrielle sur plusieurs rivages du Sud. La Tunisie avance donc sur un terrain sensible : protéger un littoral dense, préserver un bassin de vie autour de la capitale, et montrer qu’une politique environnementale peut produire des résultats visibles dans un pays arabe et africain qui subit, lui aussi, la concurrence entre urgence sociale et transition écologique. C’est là que se joue la portée du dossier : dans la capacité à transformer une colère locale en service public durable.