Une richesse privée qui éclaire les lignes de force du Maroc

Au Maroc, la fortune n’est jamais seulement une affaire de patrimoine. Elle dit aussi quelque chose du poids des grands groupes dans l’économie, de la porosité entre affaires et pouvoir, et de la place occupée par Rabat dans les arbitrages publics. À l’approche des législatives prévues le 23 septembre 2026, ce mélange attire d’autant plus l’attention que le débat social reste vif autour des services publics, de l’emploi et des inégalités territoriales.

Le pays s’inscrit dans un espace régional où l’essor de champions privés est souvent présenté comme un levier de souveraineté économique. En Afrique du Nord, le Maroc avance avec une stratégie industrielle et financière très structurée, mais aussi avec une forte concentration de la richesse entre quelques grands conglomérats, souvent peu transparents hors des sociétés cotées.

Le trio milliardaire visible, et les autres fortunes plus difficiles à mesurer

Le classement mondial publié en 2026 retient trois milliardaires marocains : Othman Benjelloun et sa famille, Aziz Akhannouch et sa famille, puis Anas Sefrioui et sa famille. Leur patrimoine est évalué respectivement à 1,7 milliard, 1,6 milliard et 1,3 milliard de dollars. Le Maroc compte ainsi trois représentants dans la liste africaine des milliardaires, ce qui le place derrière l’Afrique du Sud, l’Égypte et le Nigeria, mais dans un peloton de tête continental très resserré.

Au-delà de ce trio, le calcul devient plus fragile. Alami Lazraq et Moulay Hafid Elalamy apparaissent dans une zone de patrimoine estimée en centaines de millions de dollars, mais les holdings non cotées, les opérations privées et les restructurations d’actifs rendent l’exercice beaucoup moins stable. C’est précisément là que le Maroc se distingue : une partie importante de la richesse se lit à travers des participations, des cessions d’actifs ou des structures de contrôle qui échappent au radar des palmarès classiques.

La fortune du souverain, elle, reste à part. Les évaluations disponibles varient fortement selon les médias et les années, ce qui confirme l’absence de mesure publique fiable et durable. Cette incertitude tient à l’architecture du patrimoine royal : participations indirectes, holdings privées, actifs agricoles et sociétés non cotées. Le groupe Les Domaines Agricoles, par exemple, demeure un acteur majeur de l’agrobusiness marocain, tandis que Siger conserve un rôle central dans l’écosystème de contrôle des actifs liés au royaume.

Bank of Africa, Akwa, Addoha : des fortunes adossées à des secteurs clés

Othman Benjelloun, aujourd’hui à la tête de la première fortune privée du pays hors royauté, a bâti l’essentiel de son patrimoine autour de Bank of Africa, un groupe bancaire présent dans plusieurs pays africains, et d’un ensemble d’actifs réunis dans O Capital Group. À 93 ans, il reste une figure majeure de la finance marocaine et de l’expansion bancaire vers le continent.

Aziz Akhannouch, lui, incarne un cas plus sensible. Le chef du gouvernement marocain, nommé en septembre 2021, est aussi le principal actionnaire d’Akwa Group, un conglomérat actif dans les carburants, le gaz, la chimie et l’immobilier. Forbes le crédite d’une fortune familiale de 1,6 milliard de dollars en 2026. Son choix de ne pas se représenter aux législatives du 23 septembre 2026, ni à la tête du RNI, a déjà été annoncé en janvier, sans pour autant modifier le socle de ses actifs.

Ce double statut reste politiquement chargé. Les protestations de jeunes Marocains en 2025 ont visé la gouvernance économique et sociale, avec une critique directe du cumul entre pouvoir exécutif et fortune privée. Elles ont rappelé que la question n’est pas seulement morale. Elle touche aussi à la confiance dans l’arbitrage public, surtout quand le coût de la vie, la santé et l’éducation restent au cœur des frustrations.

Anas Sefrioui complète le trio. Son groupe Addoha s’est d’abord imposé dans le logement accessible, avant de s’étendre au ciment et à certains marchés ouest-africains. Sa fortune dépend fortement de la Bourse de Casablanca, donc des mouvements du titre et de la conjoncture immobilière. Le rang peut bouger vite, ce qui explique les retours et sorties successifs du classement mondial.

Ce que disent Lazraq et Elalamy de l’économie marocaine

Alami Lazraq illustre une autre forme de richesse : celle du foncier, de l’immobilier et des projets touristiques. Son groupe Alliances reste arrimé à une participation majoritaire dans un promoteur coté, ce qui rend sa valorisation très dépendante du marché et du coût du financement. Le partenariat annoncé avec Rixos pour des projets à Marrakech et Larache montre que l’immobilier marocain continue de se projeter au-delà du logement, vers l’hôtellerie et les chaînes de valeur du tourisme.

Moulay Hafid Elalamy, ancien ministre de l’Industrie, a d’abord fait fortune dans l’assurance avant de céder Saham Finances au groupe sud-africain Sanlam. Depuis, il a redéployé ses capitaux. Le rachat des activités marocaines de Société Générale et de La Marocaine Vie a conduit à la naissance de Saham Bank, tandis que son groupe a renforcé sa présence dans l’assurance et les services. Son patrimoine reste plus difficile à suivre que celui du trio de tête, car il repose sur des opérations récentes et sur des participations moins lisibles dans les bases publiques.

Cette configuration dit beaucoup du Maroc contemporain. Les grandes fortunes y sont souvent liées aux secteurs les plus stratégiques : banque, énergie, immobilier, assurances, distribution, agriculture. Elles bénéficient d’un environnement d’affaires relativement stable, d’un marché intérieur urbain solide et d’une ouverture africaine assumée. Mais elles avancent aussi dans un pays où la concentration du capital nourrit désormais un débat de fond sur la redistribution, la concurrence et la responsabilité sociale des élites économiques.

Un classement utile pour lire la campagne qui vient

À l’échelle continentale, le cas marocain vaut surtout comme révélateur. Peu de pays africains combinent, comme le Maroc, une monarchie puissante, des groupes privés structurés, des fortunes familiales anciennes et des dirigeants politiques issus du monde des affaires. Cette particularité donne de la profondeur au débat national, mais elle oblige aussi à regarder l’Afrique du Nord au-delà des seuls indicateurs macroéconomiques.

Le prochain jalon est clair : les élections législatives du 23 septembre 2026. Leur résultat ne changera pas mécaniquement le patrimoine des grands groupes, mais il dira beaucoup sur la manière dont les Marocains arbitrent, une fois encore, entre performance économique, perception d’injustice et demande de services publics plus solides. Dans un pays où pouvoir politique et puissance financière se croisent souvent, ce scrutin comptera aussi comme un test de lisibilité pour l’économie marocaine.