Une date africaine encore trop discrète
À Porto-Novo, une journée dédiée aux femmes africaines a rappelé une évidence souvent oubliée : l’histoire du continent ne s’écrit pas seulement dans les capitales et les chancelleries, elle se construit aussi par des militantes, des syndicalistes, des organisatrices et des passeuses de mémoire. Le 31 juillet, célébré par l’Union africaine comme Africa’s Women Day, porte justement cette mémoire-là.
Le rappel est d’autant plus utile au Bénin que le pays a fait des femmes un marqueur visible de son récit public, de la figure des Amazones à des initiatives institutionnelles récentes autour de l’autonomisation, de la mémoire afrodescendante et de la création féminine. Mais cette visibilité ne suffit pas toujours à faire connaître les dates panafricaines qui ont façonné la conscience politique du continent.
Au cœur de Porto-Novo, la commémoration organisée par le Centre de cultures Akanga a remis en circulation une date née d’un combat continental, pas d’une célébration importée. Cette précision compte. Le 31 juillet n’est pas un simple rendez-vous cérémoniel ; c’est un jalon du panafricanisme au féminin.
De Dar es Salaam à Dakar, puis à l’Union africaine
L’histoire commence en 1962, à Dar es Salaam, où des femmes africaines réunies au sein de la Conférence des femmes africaines ont posé les bases d’une organisation continentale. Les sources africaines et panafricaines consultées concordent sur ce point : ce premier élan a ensuite été consolidé en 1974 à Dakar, lors du congrès qui a entériné la transformation du mouvement en Organisation panafricaine des femmes et consacré le 31 juillet comme Journée de la femme africaine.
Ce rappel historique a une portée politique. L’initiative est née avant la reconnaissance onusienne du 8 mars, officiellement reconnue par les Nations unies en 1977, et elle s’inscrit dans un autre récit : celui des femmes africaines engagées dans les luttes anticoloniales, puis dans les combats pour l’indépendance, la souveraineté et les droits sociaux. L’Union africaine inscrit encore aujourd’hui le 31 juillet dans son calendrier des journées officielles.
La commémoration a aussi une dimension institutionnelle. Le bureau du mouvement panafricain des femmes reste en relation avec l’Union africaine, ce qui montre que la date n’appartient pas au seul souvenir militant. Elle demeure rattachée à une architecture continentale vivante, même si sa visibilité publique s’est affaiblie dans plusieurs pays.
Ce que cette mémoire change pour le Bénin
À Porto-Novo, la question n’est pas seulement historique. Elle est civique. Dans un pays où le 8 mars concentre l’essentiel de l’attention institutionnelle sur les femmes, le 31 juillet ouvre un autre angle : celui des femmes africaines comme actrices de libération, de construction nationale et de transmission politique. Le contraste entre les deux dates montre comment une mémoire locale peut être forte sans être forcément suffisamment structurée dans l’espace public.
Le Bénin, ancienne référence du Dahomey, a longtemps été traversé par des mobilisations féminines dans le commerce, l’éducation, la vie associative et la politique. Les archives et les travaux à poursuivre sur les femmes dahoméennes rappellent qu’une partie de cette histoire reste à documenter. C’est l’un des enjeux soulevés à Porto-Novo : sortir des figures les plus connues pour retrouver les femmes moins visibles, celles qui ont aussi porté la résistance, l’organisation sociale et la circulation des idées.
Cette mémoire intéresse aussi l’économie réelle. Au Bénin comme ailleurs en Afrique de l’Ouest, les femmes tiennent une large part des marchés, du commerce de proximité et des réseaux familiaux de solidarité. Les honorer sans les réduire à des symboles, c’est reconnaître leur rôle dans la vie quotidienne autant que dans les combats politiques passés. La célébration du 31 juillet peut donc servir à relier histoire, économie populaire et citoyenneté.
Une portée ouest-africaine et continentale
La portée dépasse le Bénin. En Afrique de l’Ouest, où la CEDEAO cherche encore des repères communs de stabilité, d’intégration et de justice sociale, les symboles partagés comptent. Une journée panafricaine bien connue peut renforcer la culture historique commune, surtout à un moment où les récits nationaux prennent souvent le dessus sur les mémoires régionales.
La question est donc simple : que fait-on de cette date ? Si elle reste cantonnée à quelques cercles associatifs ou culturels, elle s’efface. Si elle entre dans les écoles, les médias publics, les ministères en charge du genre et les programmes culturels, elle peut redevenir un repère continental. Le calendrier officiel de l’Union africaine lui donne déjà une légitimité ; il reste à lui donner une présence concrète dans les pays membres.
Au fond, le 31 juillet dit quelque chose d’important sur l’Afrique contemporaine : les politiques publiques de genre ne gagnent pas à être déconnectées des trajectoires historiques africaines. À Porto-Novo, ce rappel a pris la forme d’une commémoration. À l’échelle du continent, il invite à reconstruire une mémoire commune où les femmes ne sont pas des figures d’appoint, mais des actrices centrales de la libération et de la souveraineté africaines.