À Kampala, la pression monte sur l’espace civique
À quelques mois d’un scrutin qui devait confirmer la vitalité démocratique de l’Ouganda, le débat se déplace ailleurs : sur la capacité des citoyens à parler, s’organiser et observer sans crainte. Dans un pays où la Constitution garantit la liberté d’expression, de réunion et d’association, la question n’est plus seulement juridique. Elle est devenue politique, concrète et visible dans la rue, dans les tribunaux et jusque dans le travail des journalistes.
L’alerte lancée par les mécanismes onusiens intervient dans un contexte déjà tendu. Les autorités ougandaises ont maintenu le cap vers les élections générales du 15 janvier 2026, un calendrier confirmé par la Commission électorale. Dans le même temps, des organisations locales ont fait état de suspensions administratives, d’arrestations et d’entraves à la couverture médiatique. À Kampala, comme dans plusieurs villes de province, la campagne a donc été abordée sous le signe de la surveillance et non du seul affrontement programmatique.
Ce que dit le signal d’alerte international
Le Bureau du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme a indiqué avoir reçu des informations faisant état de violations visant des opposants, des défenseurs des droits humains et des journalistes. Les chiffres cités par l’ONU sont lourds : au moins 50 dirigeants et sympathisants de l’opposition, cinq défenseurs des droits humains et cinq journalistes auraient été touchés depuis le début de la séquence électorale. Les experts onusiens parlent, plus largement, d’un climat de peur alimenté par des disparitions forcées alléguées, l’usage excessif de la force et la réduction de l’espace civique.
Dans le même dossier, les rapporteurs spéciaux de l’ONU ont décrit un environnement où les restrictions se sont accumulées avant le scrutin. Leur communication officielle évoque des arrestations de membres du principal parti d ოპოზposition, le National Unity Platform, des suspensions d’organisations de la société civile et une coupure nationale d’internet intervenue deux jours avant les élections. Elle mentionne aussi le cas de la militante Sarah Bireete, placée en détention à Luzira Upper Prison après son arrestation fin décembre 2025.
L’ONU rappelle également que ces préoccupations ne sont pas isolées. En 2025, plus de 550 membres et sympathisants du NUP auraient été arrêtés selon la communication onusienne, tandis que les signalements d’enlèvements, de détentions au secret et de pressions sur la presse se sont multipliés. Au regard du droit international, l’alerte porte donc moins sur un incident ponctuel que sur une tendance : celle d’un rétrécissement progressif de la liberté publique au moment même où elle devrait être la plus protégée.
Un cadre constitutionnel clair, une pratique sous tension
Le cadre normatif ougandais n’est pourtant pas ambigu. L’article 29 de la Constitution protège la liberté d’expression, la liberté de la presse, la liberté d’association et le droit de se réunir pacifiquement. L’article 38 reconnaît aussi à tout citoyen le droit de participer aux affaires publiques. En parallèle, le pays est lié par ses engagements internationaux et régionaux, notamment la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples.
Le problème, sur le terrain, tient à l’écart entre le texte et l’exécution. À l’approche du scrutin, les autorités ont déjà suspendu plusieurs organisations de défense des droits humains, dont des structures travaillant sur la transparence électorale et la sécurité des journalistes. Le Bureau national des ONG a justifié ces décisions par des enquêtes liées à la sécurité nationale. Dans le même temps, la presse locale a signalé des agressions contre des journalistes, des retraits d’accréditation et des restrictions de programmes radios.
Cette séquence touche directement la manière dont une élection se déroule. Quand les observateurs indépendants sont empêchés de circuler, quand les rédactions s’autocensurent et quand les ONG se mettent en pause, ce ne sont pas seulement des voix critiques qui disparaissent. C’est aussi l’accès du public à une information vérifiable qui se fragilise. À Kampala, cela concerne les cercles politiques. Dans les districts, cela touche plus largement les électeurs, les radios communautaires et les réseaux associatifs qui relient les régions à la capitale.
Ce que cela change pour l’Ouganda et pour la région
Pour le pouvoir, l’enjeu est celui du contrôle politique à court terme. Pour l’opposition, c’est la possibilité même de faire campagne dans des conditions équitables. Pour les citoyens ordinaires, surtout les jeunes urbains, les commerçants et les travailleurs de l’économie informelle qui vivent des campagnes et des réseaux sociaux, la fermeture de l’espace numérique et la peur des arrestations limitent la participation publique autant qu’elles perturbent l’information quotidienne.
Le dossier dépasse aussi les frontières de l’Ouganda. Le pays est un membre fondateur de la Communauté d’Afrique de l’Est, une organisation régionale qui rassemble huit États partenaires et dont le siège est à Arusha, en Tanzanie. Dans cet espace de circulation, de commerce et de coopération politique, les tensions sur les libertés publiques en Ouganda pèsent sur l’image de stabilité de toute la région. Elles concernent aussi les mécanismes de coopération électorale, la circulation des observateurs et la crédibilité des standards démocratiques au sein de l’EAC.
La portée continentale est la même. L’Union africaine et la Charte africaine placent la participation citoyenne et la liberté d’expression au cœur de la vie publique. Quand un pays d’Afrique de l’Est entre en période électorale sous tension, la question dépasse le cas national. Elle renvoie à un enjeu partagé par de nombreux États du continent : comment organiser des scrutins compétitifs sans transformer la sécurité en outil de dissuasion civique. En Ouganda, la réponse à cette question sera scrutée jusqu’aux prochaines étapes du calendrier électoral et aux suites judiciaires ou administratives des mesures prises avant le vote.
Le sujet n’est donc pas seulement la critique de l’ONU. C’est la solidité du contrat public ougandais. À Kampala comme dans le reste du pays, le scrutin dira si l’État accepte encore que l’opposition, la presse et la société civile jouent leur rôle sans être traitées comme un problème de sécurité.