Pour la Côte d’Ivoire, l’enjeu dépasse l’accès à un conseil d’administration. Une entrée dans la gouvernance de TV5MONDE ouvrirait à Abidjan une vitrine internationale pour ses programmes, mais poserait aussi une question budgétaire simple : quelle place accorder à l’audiovisuel extérieur quand le média public national reste sous pression ?
Un projet qui change l’équilibre de la francophonie audiovisuelle
La Côte d’Ivoire a officiellement engagé une procédure pour rejoindre la gouvernance de TV5MONDE en 2027. Le ministre de la Communication, Amadou Coulibaly, a confirmé cette démarche dans un courrier adressé mi-septembre au gouvernement suisse, qui assure la présidence tournante des États bailleurs du réseau francophone. L’Agence ivoirienne de presse a rapporté cette initiative.
La décision n’est toutefois pas encore acquise. Elle doit recevoir l’accord des six partenaires historiques de TV5MONDE : la France, la Suisse, la Fédération Wallonie-Bruxelles, le Canada, le Québec et Monaco. Si le processus aboutit, la Côte d’Ivoire et le Maroc deviendraient les premiers États africains à rejoindre directement le cercle des gouvernements qui financent et orientent le réseau.
Le Maroc a ouvert cette nouvelle séquence quelques mois plus tôt. Les deux candidatures illustrent une évolution du modèle de TV5MONDE. Jusqu’ici, la gouvernance reposait surtout sur des opérateurs audiovisuels publics du Nord. Désormais, le réseau cherche à intégrer davantage les pays qui concentrent la croissance démographique et linguistique de l’espace francophone.
Cette ouverture répond aussi à une réalité culturelle. Une large majorité des locuteurs francophones vivent désormais en Afrique. Pour TV5MONDE, l’élargissement de la gouvernance doit donc rapprocher le pouvoir de décision de la partie la plus dynamique de son audience et de ses producteurs.
Une contribution importante pour l’audiovisuel ivoirien
La participation ivoirienne serait de l’ordre de 4,2 millions d’euros par an, selon les informations communiquées par la direction de TV5MONDE à plusieurs médias. Au taux fixe du franc CFA, cela représente environ 2,75 milliards de FCFA. Ouest-France a avancé ce montant, également repris par des publications spécialisées sur l’audiovisuel.
Le montant prend une autre dimension lorsqu’il est comparé au financement de la Radiodiffusion télévision ivoirienne, la RTI. La loi de finances ivoirienne pour 2026 prévoit 16,465 milliards de FCFA pour l’appui à l’entreprise publique. La future contribution à TV5MONDE représenterait donc environ 16,7 % de cette enveloppe, soit près de deux mois de soutien public à la RTI. Les documents budgétaires de la Direction générale du budget et des finances permettent de vérifier le montant inscrit pour la RTI.
Cette comparaison ne signifie pas automatiquement que la RTI sera privée d’une partie de sa dotation. Les deux dépenses ne relèvent pas nécessairement du même programme budgétaire. La contribution à TV5MONDE correspond à une action audiovisuelle extérieure. Le financement de la RTI soutient, lui, les radios et les télévisions destinées au public ivoirien.
La question centrale sera donc celle de la ligne de financement retenue par l’État. Si la contribution est portée par le ministère de la Communication, elle pourrait entrer en concurrence avec les besoins de la RTI. Si elle relève plutôt de l’action extérieure ou de la diplomatie culturelle, l’arbitrage serait différent. À ce stade, aucun document public consulté ne permet d’établir que la dotation de la RTI sera réduite pour financer TV5MONDE.
Une opportunité pour les contenus ivoiriens
L’adhésion ne se limiterait pas à un versement financier. Elle donnerait à Abidjan une place dans les discussions stratégiques du réseau et pourrait faciliter la circulation de productions ivoiriennes vers des publics situés en Afrique, en Europe, en Amérique du Nord et dans les Caraïbes.
La RTI a déjà travaillé avec TV5MONDE sur plusieurs programmes. Une présence renforcée pourrait favoriser les documentaires, les magazines, les fictions et les reportages produits en Côte d’Ivoire. Elle intéresserait aussi les producteurs indépendants, souvent confrontés à un accès limité aux grands réseaux de diffusion internationaux.
TV5MONDE revendique une diffusion dans plus de 400 millions de foyers et exploite plusieurs chaînes ainsi qu’une plateforme numérique accessible dans de nombreux pays. Pour les créateurs ivoiriens, cet espace offrirait une visibilité qui dépasserait largement l’Afrique de l’Ouest. Pour la RTI, il pourrait aussi constituer un levier de coproduction et de professionnalisation.
Mais cette perspective dépendra de règles concrètes. Les programmes ivoiriens devront répondre aux exigences éditoriales et techniques du réseau. La présence à l’antenne ne sera donc pas automatique. Elle devra s’appuyer sur des contenus réguliers, compétitifs et capables de parler à des publics francophones divers.
La question de l’indépendance éditoriale
L’entrée dans la gouvernance implique l’adhésion à la charte éditoriale et déontologique de TV5MONDE. Le gouvernement ivoirien s’est déclaré disposé à la respecter. Cette garantie sera observée avec attention par les journalistes du réseau et par les organisations de défense de la liberté de la presse.
La Côte d’Ivoire a progressé dans le classement 2026 de Reporters sans frontières, où elle figure au 54e rang mondial contre le 64e un an plus tôt, selon les données rapportées par plusieurs médias. RSF continue cependant de critiquer le statut de média d’État de la RTI et son utilisation au service de la communication officielle. Ces éléments ont été rappelés dans l’analyse du projet d’adhésion.
Cette tension ne concerne pas seulement la Côte d’Ivoire. En 2024, l’hypothèse d’une ouverture de TV5MONDE à plusieurs États africains avait suscité des réserves au sein de la rédaction. Les inquiétudes portaient sur le risque d’une influence politique accrue sur la ligne éditoriale. La nouvelle direction tente d’y répondre par des critères d’adhésion, notamment la signature de la charte et une participation effective à la production de contenus.
Le défi sera de distinguer la représentation d’un État de l’indépendance des journalistes. La présence africaine dans la gouvernance peut corriger un déséquilibre historique. Elle ne doit pas conduire à transformer la chaîne en espace de communication gouvernementale. La crédibilité de TV5MONDE dépendra de cette séparation.
Un test pour la stratégie régionale ivoirienne
Pour Abidjan, le projet s’inscrit dans une stratégie plus large de rayonnement. La Côte d’Ivoire cherche déjà à renforcer son influence économique, culturelle et diplomatique en Afrique de l’Ouest. Son rôle au sein de la CEDEAO, l’organisation régionale qui réunit plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, donne à cette candidature une portée qui dépasse le seul secteur médiatique.
La démarche intervient aussi dans un contexte où les États africains demandent davantage de place dans les institutions qui parlent de leur continent. Pendant longtemps, les grandes décisions concernant la francophonie audiovisuelle ont été prises principalement par des partenaires non africains. L’arrivée éventuelle d’Abidjan et de Rabat modifierait progressivement ce rapport.
La prochaine étape sera décisive. Il faudra préciser le calendrier d’adhésion, confirmer le montant exact de la contribution et identifier le budget qui la portera. Il faudra surtout mesurer les garanties accordées aux rédactions et la place promise aux producteurs africains.
Le succès du projet ne se jugera donc pas seulement au nombre de sièges obtenus. Il dépendra de la capacité de la Côte d’Ivoire à faire entendre une voix éditoriale africaine, tout en préservant la diversité des points de vue et la solidité financière de son propre service public audiovisuel.