Quand la survie économique déraille, les dérives suivent

À Harare comme dans les provinces du Zimbabwe, l’élevage de volailles est devenu une activité d’appoint pour de nombreux foyers, dans une économie où chaque semaine compte. Quand les marges sont faibles, la tentation est forte de raccourcir les cycles, d’augmenter le poids des poulets plus vite et de limiter les pertes. C’est dans ce vide que prospèrent les pratiques dangereuses, parfois invisibles jusqu’au jour où elles touchent la santé publique.

Le Zimbabwe ne part pas de zéro sur ce dossier. Depuis plusieurs années, les autorités sanitaires et agricoles alertent sur l’usage abusif de produits vétérinaires et d’antimicrobiens dans la filière avicole. En 2024 et 2025, les agences des Nations unies et les partenaires techniques ont même accéléré le travail sur la résistance aux antimicrobiens, ou AMR, c’est-à-dire la capacité de microbes à résister aux médicaments censés les freiner. La FAO a indiqué qu’un plan d’action national 2024-2028 et une feuille de route pour réduire l’usage des antimicrobiens dans les chaînes avicoles et laitières étaient en cours de consolidation.

Une rumeur ancienne, mais un risque bien réel

Le cœur du sujet tient en une pratique illégale et difficile à quantifier avec précision : des éleveurs zimbabwéens administreraient à leurs poulets des antirétroviraux, les ARV, destinés aux personnes vivant avec le VIH. L’idée supposée est simple : faire grossir plus vite les volailles et réduire la mortalité. Cette dérive a déjà été signalée au Zimbabwe il y a plus de dix ans par des acteurs sanitaires et agricoles, qui avaient alors alerté sur la nécessité d’un contrôle renforcé de la filière.

La pratique reste fragile à documenter, car elle repose souvent sur des témoignages anonymes et sur un marché parallèle. Mais elle n’est pas sortie de nulle part. Au Zimbabwe, les épisodes de tension sur les médicaments, les circuits informels et la pression économique forment un terrain favorable aux contournements. En 2025, l’UNAIDS signalait encore des perturbations liées aux financements américains, avec des effets sur les ressources humaines, la prévention et certains services de prise en charge. Les stocks d’ARV restaient disponibles dans plusieurs structures, mais les systèmes de distribution et de soutien demeuraient vulnérables.

Sur le plan sanitaire, le Zimbabwe reste très engagé dans la réponse au VIH. Le National AIDS Council affiche environ 1,3 million de personnes vivant avec le VIH, 97 % connaissant leur statut, 98 % sous traitement et 96 % avec une charge virale supprimée. L’UNDP, avec le Global Fund, rapportait fin 2025 que 1 230 298 personnes, adultes et enfants, recevaient une thérapie antirétrovirale, soit 94,95 % des personnes vivant avec le VIH estimées dans le pays. Autrement dit, le système tient encore, mais il supporte mal les détournements et les à-coups de financement.

Ce que cette pratique menace vraiment

Le premier risque touche les patients. Les ARV sont des médicaments de long cours, pris avec régularité pour empêcher la réplication du virus. Si des résidus se retrouvent dans la chaîne alimentaire, les experts interrogés dans les enquêtes locales estiment qu’ils peuvent contribuer à une exposition inutile aux molécules et, à terme, compliquer la gestion thérapeutique. Il ne s’agit pas d’une preuve scientifique définitive sur le lien direct avec la résistance, mais d’un signal d’alerte suffisamment sérieux pour justifier la prudence et le contrôle.

Le second risque concerne la confiance dans l’alimentation. Dans un pays où la volaille est une source de protéines accessible, les consommateurs urbains et périurbains sont les premiers exposés si les contrôles vétérinaires sont contournés. Les petits producteurs, eux, subissent un système à deux vitesses : ceux qui respectent les règles supportent des coûts plus élevés, tandis que ceux qui trichent peuvent casser les prix à court terme. Cette pression alimente une concurrence déloyale et fragilise les chaînes formelles, déjà éprouvées par le coût des intrants et la volatilité économique.

Le troisième risque est institutionnel. Le Zimbabwe a renforcé son arsenal contre l’AMR, avec l’appui de la FAO et de l’OMS, en misant sur l’approche “One Health”, qui relie santé humaine, animale et environnementale. Cette architecture est pertinente, car elle évite de traiter séparément la santé des patients, celle des animaux d’élevage et la sécurité alimentaire. Mais elle exige des moyens, de la surveillance et des inspections régulières. Sans cela, les alertes restent théoriques.

Un sujet local, des répercussions régionales

Cette affaire dépasse les frontières zimbabwéennes. Dans l’Afrique australe, la SADC a déjà rappelé que les systèmes de santé et les systèmes alimentaires sont étroitement liés. Quand les financements extérieurs se contractent, les pays qui dépendent d’un soutien technique et logistique voient apparaître des zones grises : médicaments détournés, marchés informels, contrôles insuffisants, hausse du risque sanitaire. Le cas zimbabwéen est donc un avertissement régional, pas une singularité.

Il faut aussi regarder la dimension politique. En février 2026, les États-Unis ont annoncé l’arrêt de leur projet d’aide sanitaire à Zimbabwe après l’échec de discussions sur le partage de données, alors que Washington évoquait une enveloppe de 367 millions de dollars sur cinq ans pour des programmes de santé prioritaires, dont le VIH. Cette rupture potentielle pèse sur l’écosystème du traitement, de la prévention et du suivi. Quand les circuits officiels se fragilisent, les circuits parallèles gagnent du terrain.

Pour les autorités zimbabwéennes, l’enjeu est désormais double. Il faut sécuriser l’accès aux ARV pour les personnes qui en dépendent chaque jour. Il faut aussi assainir la filière avicole, en combinant contrôles vétérinaires, traçabilité, formation des petits éleveurs et sanctions contre les circuits illicites. À l’échelle panafricaine, le dossier rappelle une réalité simple : la santé publique ne se défend pas seulement dans les hôpitaux. Elle se joue aussi dans les marchés, les fermes et les chaînes d’approvisionnement. Au Zimbabwe, cette ligne de front passe par Harare, mais ses effets se lisent bien au-delà.