À Muanda, le pétrole n’est plus seulement une question de production. C’est devenu un test de transparence publique.
Dans le Kongo-Central, sur la façade atlantique de la République démocratique du Congo, l’exploitation pétrolière ne se lit plus seulement en barils et en recettes. Elle se lit aussi dans l’air, dans les sols, et désormais dans le rapport de force entre l’État, l’entreprise et les communautés riveraines. Le dossier Perenco, seul producteur de pétrole du pays, dépasse donc le simple contentieux industriel. Il touche à la santé publique, à la confiance dans l’administration et à la capacité de Kinshasa à imposer des règles dans un secteur stratégique.
Muanda est un territoire à part dans le paysage congolais. C’est là que se concentrent les installations onshore et offshore de Perenco, dans une zone où les activités pétrolières côtoient des quartiers habités, des routes locales, des cours d’eau et des espaces de pêche. L’enjeu est aussi régional. Le Kongo-Central regarde vers le corridor atlantique, vers l’Angola voisin, et vers les équilibres énergétiques de l’Afrique centrale, où les États cherchent à concilier souveraineté, revenus et transition environnementale sans sacrifier les populations locales.
Un audit de l’État congolais confirme des atteintes à l’air et aux sols
Le ministère congolais des Hydrocarbures a transmis, le mercredi 29 juillet 2026, des conclusions préliminaires d’un audit environnemental lancé en décembre 2024 sur les installations de Perenco à Muanda. Selon ces premiers résultats, des pollutions sont attribuables aux activités terrestres et offshore du groupe. L’audit relève des effets négatifs sur la qualité des sols et de l’air, notamment en raison du torchage de gaz à proximité de zones habitées. Les autorités n’ont pas détaillé la nature exacte des polluants détectés, ni leurs effets sanitaires.
Le point le plus sensible reste toutefois en suspens : l’eau. Les prélèvements dans les nappes souterraines sont encore en cours d’analyse. Autrement dit, l’État congolais a déjà reconnu des atteintes environnementales, mais il n’a pas encore dit si la contamination atteint l’eau potable ou les réseaux souterrains utilisés par les riverains. Aucun calendrier n’a été annoncé pour le rapport final. Cette prudence est importante. Elle évite de tirer des conclusions médicales ou hydrologiques avant la fin des expertises, tout en actant qu’un problème existe déjà.
Le gouvernement a indiqué qu’il cherchera à établir les responsabilités et pourra, le cas échéant, imposer des mesures de dépollution ou des sanctions. Le ministère des Hydrocarbures avait d’ailleurs déjà publié, début décembre 2025, des éléments montrant que l’audit Perenco faisait partie des priorités de sa mission à Muanda, au côté de la modernisation des infrastructures pétrolières. Cette séquence montre que le dossier n’est pas né d’une seule alerte militante. Il est devenu une affaire d’État.
Les alertes des ONG ont précédé la reconnaissance officielle
Deux jours avant la divulgation des conclusions préliminaires, Human Rights Watch publiait une enquête détaillée sur les risques sanitaires liés aux activités de Perenco en RDC. En janvier 2026, ses chercheurs ont interrogé 45 habitants, salariés du secteur pétrolier, soignants, responsables publics et spécialistes, à Muanda et à Kinshasa. L’organisation dit aussi s’être appuyée sur des images satellites, des vidéos et des photographies géolocalisées.
Selon cette enquête, Human Rights Watch a identifié cinq sites de torchage entre janvier 2025 et mars 2026, dont un à moins de 80 mètres d’habitations. L’ONG évoque aussi l’incinération de déchets et des fuites de pétrole provenant de puits ou de canalisations, avec des écoulements dans les sols et les lits de rivière. Les habitants rencontrés ont signalé des difficultés respiratoires, des douleurs thoraciques, des nausées ou des maux de tête. Ces témoignages ne suffisent pas à établir un lien médical direct, mais ils renforcent la nécessité de publier les données environnementales et sanitaires complètes.
La contestation s’est aussi exprimée sur le terrain. Les 6 et 7 mai 2026, des habitants de Kitombe ont bloqué des accès aux installations de Perenco pour réclamer des compensations et dénoncer les conséquences de l’exploitation pétrolière. Cette mobilisation rappelle une réalité souvent invisible depuis Kinshasa : dans les zones productrices, le débat sur les hydrocarbures se joue autant dans les réunions administratives que dans la vie quotidienne des riverains, qui demandent des comptes sur l’emploi, les indemnisations et la sécurité.
La justice française s’invite dans un dossier congolais
Le dossier de Muanda ne se limite plus à la RDC. En France, Sherpa et Les Amis de la Terre ont engagé une action contre Perenco SA devant le tribunal judiciaire de Paris pour faire reconnaître une responsabilité civile liée à des préjudices écologiques en République démocratique du Congo. La Cour de cassation avait déjà rappelé que la compétence française pouvait être retenue à l’égard d’un défendeur établi à Paris. Cette dimension judiciaire donne au dossier une portée inédite : elle ouvre la voie à une réparation transfrontalière de dommages environnementaux causés à l’étranger.
À cela s’ajoute une enquête du Parquet national financier mentionnée dans la presse spécialisée, avec des perquisitions au siège parisien de Perenco et chez plusieurs dirigeants en juin 2026 dans le cadre d’une procédure ouverte en 2023. À ce stade, aucune condamnation n’a été prononcée. Mais la combinaison d’un audit d’État en RDC et d’investigations judiciaires en France change l’échelle du dossier. Elle pousse l’entreprise à se défendre sur deux fronts : l’un environnemental, l’autre pénal ou patrimonial selon l’issue de l’enquête.
Perenco, de son côté, dit avoir investi dans la prévention des pollutions, l’entretien de ses infrastructures et la réduction du torchage. Le groupe affirme avoir supprimé 220 points de torchage et coopérer avec les autorités pour réduire davantage cette pratique. Dans sa réponse aux critiques, il soutient aussi que certaines causes de dégradation environnementale relèvent d’usages locaux, du vandalisme ou du trafic de carburant. Ces arguments ne ferment pas le dossier. Ils montrent surtout que le conflit porte aussi sur l’attribution des responsabilités, un point central quand les impacts environnementaux se superposent à des usages informels et à des infrastructures vieillissantes.
Ce que révèle l’affaire Perenco pour la RDC et pour l’Afrique centrale
Pour la RDC, l’enjeu est double. D’un côté, le pays cherche à sécuriser des recettes issues d’un secteur étroit mais stratégique. De l’autre, il doit prouver que l’exploitation d’une ressource nationale ne se fait pas au détriment des populations de Muanda. Cette tension n’est pas propre à la RDC. Elle traverse une partie de l’Afrique centrale, où les États producteurs doivent arbitrer entre rente extractive, exigence environnementale et pression sociale. Dans ce cadre, le cas congolais peut servir de précédent : il montre qu’un audit commandé par l’État peut devenir un outil de redevabilité, à condition d’être publié entièrement et suivi de mesures concrètes.
La portée continentale est claire. À l’heure où plusieurs États africains veulent mieux contrôler leurs ressources stratégiques, l’affaire de Muanda pose une question simple : comment faire respecter les normes environnementales dans des zones où l’économie locale dépend déjà fortement de l’extractif ? La réponse passera sans doute par trois éléments : publication du rapport final de l’audit, clarification des responsabilités et réparation éventuelle des dommages. Tant que ces étapes ne seront pas franchies, Muanda restera un dossier important bien au-delà du Kongo-Central.