Un marché qui s’ouvre, mais pas à parts égales
Quand Pékin annonce un record de commerce avec l’Afrique, la lecture ne se limite pas à une montée des chiffres. Elle dit aussi quelque chose de plus profond : dans un monde traversé par les hausses de droits de douane, les tensions industrielles et la recomposition des chaînes d’approvisionnement, le continent africain devient un terrain central de la compétition économique mondiale. La décision chinoise d’étendre le zéro droit de douane à l’ensemble des 53 pays africains ayant des relations diplomatiques avec elle s’inscrit dans cette séquence. Elle a été présentée comme une mesure d’ouverture, effective depuis le 1er mai 2026, et promise comme un soutien aux exportations africaines et à l’industrialisation.
Mais l’équation reste déséquilibrée. En 2025 déjà, le commerce Chine-Afrique avait atteint un niveau record de 348 milliards de dollars, avec des exportations chinoises nettement supérieures aux importations en provenance du continent. Au premier semestre 2026, les autorités chinoises ont ensuite annoncé 1,41 trillion de yuans, soit environ 196,6 milliards de dollars, pour les échanges bilatéraux, un sommet pour la période. Dans le même temps, des sources officielles chinoises ont signalé une progression rapide des importations en provenance d’Afrique après l’entrée en vigueur du zéro tarif.
Ce que Pékin a changé depuis le 1er mai
La mesure chinoise n’est pas tombée du ciel. Elle prolonge une séquence ouverte dès décembre 2024, quand Pékin avait déjà accordé le zéro tarif à 33 pays africains classés parmi les moins avancés. Depuis mai 2026, le dispositif couvre les 53 pays africains ayant des liens diplomatiques avec la Chine. Pour les 20 pays africains non classés parmi les moins avancés, le régime prend la forme d’un tarif préférentiel temporaire de deux ans, jusqu’au 30 avril 2028. Les autorités chinoises ont aussi relié cette décision au cadre plus large de leur stratégie d’ouverture pour le quinzième plan quinquennal 2026-2030.
La liste des produits concernés donne une idée de la cible réelle. Pékin met en avant des biens agricoles et agroalimentaires comme le café, les noix de cajou ou les piments séchés, mais aussi des flux plus structurants liés à l’énergie, aux infrastructures et à l’industrie. Dans ses communications, le ministère chinois des Affaires étrangères soutient que cette ouverture doit réduire les coûts de transaction, diversifier l’offre en Chine et renforcer la confiance des producteurs africains. C’est l’argument du partenariat « gagnant-gagnant ».
Sur le terrain, pourtant, l’accès au marché chinois ne suffit pas à corriger les écarts de départ. Les pays qui exportent surtout des matières premières ou des produits peu transformés n’occupent pas la même position que ceux qui disposent d’une base industrielle plus solide. En pratique, les grands bénéficiaires immédiats restent les économies capables d’exporter vite, à volume régulier, avec des normes logistiques compatibles. C’est là que la géographie du commerce compte autant que la diplomatie.
L’Afrique vue depuis les investissements, pas seulement depuis les statistiques
Le record du premier semestre 2026 ne se lit pas seulement dans le commerce. Pékin a aussi annoncé 33,5 milliards de dollars d’investissements chinois sur le continent sur la même période. Là encore, le signal est clair : la Chine ne cherche pas uniquement à vendre davantage, elle veut aussi verrouiller des positions dans les secteurs qui structurent la croissance future. Les données officielles chinoises indiquent d’ailleurs que les flux vers l’Afrique ont été soutenus par les infrastructures énergétiques, la sidérurgie, l’industrie et certains projets verts.
Deux exemples reviennent dans les communications de Pékin. En Éthiopie, un projet d’énergie verte annoncé à plus de 14 milliards de dollars concentre l’attention. En Égypte, une aciérie de 10 milliards de dollars illustre la montée en puissance d’une industrie portée par les capitaux chinois. Ces deux cas ne disent pas la même chose, mais ils dessinent la même logique : la Chine n’investit pas seulement là où elle importe, elle investit là où elle peut façonner des chaînes de valeur, sécuriser des débouchés et consolider des alliances économiques durables.
Cette approche n’est pas sans effet pour les États africains. Pour les gouvernements, elle offre des financements et des chantiers visibles, souvent plus rapides à mettre en route que ceux d’autres partenaires. Pour les populations, l’effet dépend davantage du contenu local, de l’emploi créé, du niveau de transformation sur place et de la place laissée aux entreprises nationales. Autrement dit, un grand projet ne produit pas automatiquement une base industrielle locale. Sans politiques publiques solides, il peut surtout renforcer des dépendances existantes.
Un gain commercial, mais un test politique pour les États africains
Le débat est connu sur le continent : faut-il saluer un élargissement de l’accès au marché chinois ou rappeler que la balance commerciale reste très favorable à Pékin ? Les données disponibles montrent que la question n’est pas théorique. En 2025, les exportations chinoises vers l’Afrique ont été estimées à environ 225 milliards de dollars, contre 123 milliards d’importations africaines vers la Chine, ce qui a creusé le déficit du continent. Plusieurs analyses africaines ont donc insisté sur un point : sans stratégie collective, le zéro tarif peut surtout stimuler davantage les ventes chinoises vers l’Afrique si les pays du continent ne montent pas vite en gamme.
Le cas d’Eswatini rappelle aussi que la diplomatie commerciale reste liée aux rapports politiques. Ce royaume est le seul pays africain à ne pas bénéficier de la mesure chinoise, car il maintient des relations formelles avec Taïwan. Cette exception montre que l’économie ne flotte jamais hors du champ stratégique. En Afrique australe comme en Afrique de l’Est, la concurrence entre partenaires extérieurs, la rivalité entre Chine et États-Unis et la recherche de nouveaux débouchés poussent les capitales africaines à multiplier les arbitrages. Le marché chinois devient alors un levier, mais aussi un instrument d’influence.
La portée continentale de cette séquence dépasse largement Pékin. Elle intervient alors que les États-Unis durcissent leurs politiques commerciales, que l’Europe cherche à réorganiser sa présence économique et que plusieurs pays africains veulent réduire leur dépendance aux matières premières brutes. Dans ce contexte, l’enjeu n’est pas de choisir un camp. Il est plutôt de savoir si les États africains peuvent transformer l’ouverture chinoise en diversification réelle, en transformation locale et en montée en compétence industrielle. Les prochains arbitrages se joueront au fil des accords de partenariat économique pour le développement partagé, des projets d’investissement et des statistiques commerciales du second semestre 2026.