À Monrovia, le débat sur l’électricité ne porte plus seulement sur le nombre de branchements. Il concerne désormais la capacité du Liberia à fournir une énergie régulière, abordable et suffisamment répartie pour accompagner son économie. Le pays affirme avoir porté l’accès national à 39 %, mais l’écart reste important avec la cible de 75 % fixée pour 2030.

Une progression réelle, mais encore très inégale

Daniel Sanoe, vice-ministre chargé de la presse au ministère libérien de l’Information, a annoncé ce taux le 22 septembre 2026 à Monrovia. Selon le gouvernement, l’accès aurait progressé depuis 32 % au début de l’administration du président Joseph Boakai, en janvier 2024.

Cette estimation officielle est supérieure à la dernière donnée disponible de la Banque mondiale. Celle-ci établit l’accès à l’électricité à 34,9 % de la population en 2024, contre 32,5 % en 2023. La différence peut s’expliquer par des dates de référence ou des méthodes de calcul distinctes. Elle rappelle surtout que les indicateurs doivent être comparés avec prudence.

La moyenne nationale masque aussi un déséquilibre territorial marqué. Le réseau reste concentré autour de Monrovia et des principaux centres urbains. Dans les zones rurales, l’accès demeure nettement plus faible. Le compact énergétique national du Liberia indique que plus de la moitié de la population urbaine dispose de l’électricité, contre moins de 10 % dans les campagnes.

Cette fracture pèse directement sur les ménages, les écoles, les centres de santé et les petites entreprises. Elle touche aussi les activités agricoles et commerciales qui ont besoin d’un courant stable pour conserver, transformer ou vendre leurs produits.

Le pari de Mission 300

Le gouvernement libérien a inscrit son objectif dans Mission 300, une initiative conduite par la Banque mondiale et la Banque africaine de développement pour connecter 300 millions d’Africains à l’électricité d’ici 2030.

Le plan libérien prévoit de raccorder en moyenne 100 000 ménages par an. Environ 60 000 connexions devraient passer par le réseau classique, 15 000 par des mini-réseaux et 25 000 par des solutions autonomes, notamment des systèmes solaires individuels.

Ce choix est lié à la géographie du pays. Une grande partie de la population vit dans un nombre limité de pôles urbains, tandis que le reste est dispersé dans de nombreuses localités. Dans ces territoires, prolonger le réseau national peut coûter cher et prendre du temps. Les mini-réseaux et les équipements solaires offrent donc une réponse plus rapide pour certains villages et petites villes.

Le compact vise également à porter à 75 % la part des énergies renouvelables dans le bouquet électrique d’ici 2030. Il prévoit notamment le développement de l’hydroélectricité, du solaire et de systèmes de stockage associés.

La production progresse, mais le réseau reste sous pression

Le Liberia a déjà renforcé sa capacité de production. Le 5 juin 2026, le président Joseph Boakai a inauguré une centrale solaire de 20 MW sur le site du complexe hydroélectrique de Mount Coffee. Une turbine endommagée, qui avait réduit la production d’environ 22 MW, a également été remise en service.

La restauration de cette turbine et la mise en service du solaire à Mount Coffee renforcent la base de production du pays. En août 2026, la Commission libérienne de régulation de l’électricité a aussi accordé à la Liberia Electricity Corporation, la société publique chargée de l’exploitation du réseau, une licence pour la centrale solaire de 20 MW.

Ces ajouts ne règlent toutefois pas automatiquement les difficultés d’approvisionnement. La demande augmente avec les nouveaux branchements. Or la production, le transport et la distribution doivent progresser ensemble.

La Liberia Electricity Corporation a raccordé plus de 63 000 ménages en une année, sans hausse équivalente de sa capacité disponible. Cette tension entre les connexions et l’offre peut provoquer des délestages, c’est-à-dire des coupures organisées pour éviter une surcharge du système.

La centrale solaire apporte une production utile, mais variable. Durant la saison des pluies, son rendement diminue en raison d’une moindre disponibilité du rayonnement solaire. La planification doit donc combiner l’hydroélectricité, le solaire, le stockage et, à court terme, les importations régionales.

Les lignes électriques, le chantier moins visible

Produire davantage ne suffit pas. Il faut encore acheminer l’électricité jusqu’aux utilisateurs. La Liberia Electricity Corporation étudie ainsi l’extension de lignes dans les comtés de Lofa et de Grand Cape Mount.

Ce chantier concerne directement les populations éloignées de Monrovia. Il suppose des investissements dans les lignes à haute et moyenne tension, les transformateurs, les compteurs et la maintenance. Il exige aussi un modèle financier capable de soutenir les opérateurs lorsque les revenus des zones rurales restent limités.

Le gouvernement cherche notamment à mobiliser un nouvel accord avec la Millennium Challenge Corporation pour financer une partie de ces infrastructures. Une éventuelle signature est annoncée pour décembre 2027. Cette échéance reste à venir et dépendra des négociations ainsi que de la préparation des projets.

La réforme du secteur devra également traiter les pertes techniques et commerciales. Une partie de l’électricité produite se perd dans les équipements vieillissants. Une autre n’est pas facturée ou recouvrée. Sans amélioration de la gestion, chaque nouveau raccordement peut accroître la pression financière sur l’entreprise publique.

Un enjeu national et ouest-africain

Pour le Liberia, l’accès à l’électricité est lié à la diversification économique. Une alimentation plus fiable peut soutenir les ateliers, les services numériques, les chaînes du froid, les établissements de santé et les activités de transformation agricole.

Les effets ne seront cependant pas identiques partout. Les entreprises formelles et les quartiers proches du réseau bénéficieront plus rapidement des nouvelles capacités. Les ménages ruraux et les activités informelles dépendront davantage des mini-réseaux, du solaire autonome et de tarifs compatibles avec leurs revenus.

Le sujet dépasse donc la seule politique énergétique de Monrovia. Le Liberia appartient à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, qui favorise les échanges et les interconnexions électriques entre ses membres. Les importations depuis la Côte d’Ivoire et la Guinée peuvent aider à stabiliser l’approvisionnement, mais elles ne remplacent pas une production nationale suffisante.

La prochaine étape sera de vérifier si la hausse annoncée à 39 % s’accompagne d’une amélioration de la continuité du service. Pour atteindre 75 % en 2030, le Liberia devra accélérer les raccordements, renforcer ses lignes et sécuriser le financement des projets. Le défi ne sera pas seulement de connecter davantage de ménages, mais de leur fournir une électricité disponible au moment où ils en ont besoin.