Quand la libre circulation se heurte à la colère sociale
À Johannesburg, puis dans tout le débat continental, une même question revient : comment défendre la circulation africaine sans laisser la peur de l’autre s’installer dans les quartiers, les commerces et les services publics ? En Afrique du Sud, la tension autour des migrants n’est pas seulement un sujet de police. Elle touche l’emploi, la santé, l’école et la place du pays dans l’Afrique australe.
Ce débat prend une portée particulière parce que le Parlement panafricain tient sa session à Midrand, dans la région de Johannesburg, au moment même où Pretoria est sommée de répondre à des accusations de violences dirigées contre des ressortissants africains. Le Parlement panafricain est un organe de l’Union africaine chargé de porter une voix législative continentale. Son siège est en Afrique du Sud, ce qui donne à la séquence une dimension politique très concrète.
Une affaire sud-africaine, mais un sujet régional
L’alerte ne vient pas d’un seul camp. Le 26 avril 2026, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a exprimé sa vive inquiétude face à de nouveaux épisodes de violences et d’intimidation visant des nationaux d’autres pays africains en Afrique du Sud. L’instance a rappelé que ces actes s’inscrivent dans une longue série de crises similaires, de 2008 à 2015, avec des épisodes récents liés à des groupes de vigilance.
Pretoria, de son côté, a rejeté l’idée d’une société sud-africaine intrinsèquement xénophobe, tout en reconnaissant des protestations contre l’immigration irrégulière dans plusieurs villes. Le président Cyril Ramaphosa a dit le 7 juin 2026 que seule l’autorité de l’État peut agir contre les infractions migratoires. Le gouvernement a ensuite expliqué, le 26 juin, que les formes de racisme, de xénophobie, d’afrophobie et de haine n’ont pas leur place dans une démocratie fondée sur l’Ubuntu, cette idée sud-africaine de dignité partagée et de responsabilité mutuelle.
Dans la région, la question dépasse largement l’Afrique du Sud. Le gouvernement a lui-même rappelé, fin juillet, que les flux migratoires les plus importants concernent d’abord la Communauté de développement d’Afrique australe, la SADC, c’est-à-dire le bloc régional d’Afrique australe. Cette précision compte. Elle montre que les tensions se jouent d’abord entre voisins, dans des économies très imbriquées.
Les faits qui ont mis le feu au débat
Les violences du printemps 2026 ont déclenché une vague de réactions diplomatiques et institutionnelles. Le Ghana a saisi l’Union africaine le 6 mai, selon l’agence panafricaine APA, pour demander un débat sur les attaques visant des ressortissants africains en Afrique du Sud. Quelques jours plus tard, le gouvernement sud-africain a répondu qu’il avait condamné ces affrontements et demandé à ses services de sécurité d’agir dans le cadre de la loi.
Le 7 mai, la présidence sud-africaine a indiqué que les protestations anti-immigration s’étaient étendues à plusieurs grandes villes. Puis, le 14 juin, le comité interministériel sud-africain chargé des migrations a annoncé plus de 40 000 arrestations de personnes en situation irrégulière depuis le 1er janvier 2026, tout en répétant que les blocages de cliniques, d’hôpitaux ou d’écoles sont interdits. Le même jour, Pretoria disait aussi avoir coordonné des retours de ressortissants de plusieurs pays africains.
Les bilans humains et les déplacements restent, eux, délicats à établir avec précision. Le texte initial évoquait au moins quatre morts et des dizaines de milliers de déplacés. Les sources officielles sud-africaines consultées ne reprennent pas ce chiffrage dans les mêmes termes. En revanche, elles confirment l’existence d’incidents graves, de morts parmi des ressortissants étrangers et d’une pression humanitaire réelle sur les familles touchées. À ce stade, le chiffre exact doit donc être attribué avec prudence.
La portée régionale apparaît aussi dans les réponses des États concernés. En juillet, la RDC a organisé le rapatriement volontaire de 121 de ses ressortissants depuis l’Afrique du Sud, après les violences de mai. Le Nigeria, de son côté, a porté le sujet au sein de la Cédéao, l’organisation ouest-africaine, en appelant à une position commune. La xénophobie sud-africaine n’est donc plus seulement une affaire intérieure ; elle produit déjà des effets diplomatiques et consulaires mesurables.
Ce que l’épisode dit de l’Afrique du Sud d’aujourd’hui
Le malaise a une racine connue : le chômage, la pression sur les services publics, les rivalités dans l’économie informelle et la circulation massive de contenus incendiaires sur les réseaux sociaux. Pretoria le reconnaît à demi-mot lorsqu’elle parle de frustrations sociales, d’immigration irrégulière et d’employeurs qui contournent la loi. Mais le risque apparaît quand ces tensions sont traitées par des groupes de rue, et non par les institutions.
Pour les dirigeants sud-africains, l’enjeu est double. Il faut d’un côté répondre à une opinion publique exaspérée par l’insécurité et la précarité. Il faut, de l’autre, empêcher que cette exaspération ne se transforme en chasse aux étrangers. C’est un équilibre difficile, car l’Afrique du Sud reste une économie majeure du continent, très attractive pour les travailleurs venus du Zimbabwe, du Mozambique, du Malawi, de la RDC, du Nigeria ou du Ghana. Cette attractivité nourrit la croissance urbaine, mais aussi les tensions de voisinage.
Pour les migrants, l’effet est immédiat. La peur de sortir, de travailler, de se rendre à l’école ou au dispensaire pèse d’abord sur les ménages modestes. Pour les autorités locales, la charge est pratique : sécuriser des zones sensibles, maintenir les services et contenir les rumeurs. Pour les pays d’origine, le coût est diplomatique, consulaire et politique, car chaque rapatriement alimente l’idée d’une protection insuffisante des ressortissants africains sur le sol africain.
La portée continentale : un test pour la solidarité africaine
Le Parlement panafricain a saisi ici un sujet qui dépasse la seule Afrique du Sud. La libre circulation, la solidarité et l’intégration économique figurent au cœur de l’Agenda 2063, le projet de long terme de l’Union africaine. Mais ces principes restent fragiles tant que les États ne protègent pas mieux les étrangers, tout en faisant respecter leurs lois par l’État seul.
La séquence de Johannesburg montre aussi une chose simple : l’Afrique australe, la SADC en tête, ne peut pas dissocier sécurité intérieure et confiance régionale. Si les violences anti-migrants se répètent, elles pèsent sur les échanges, sur les transferts de main-d’œuvre et sur la réputation de Pretoria comme pôle économique continental. Si, au contraire, l’Afrique du Sud parvient à sanctionner les auteurs, à calmer les quartiers et à réduire les rumeurs, elle peut encore transformer cette crise en démonstration de crédibilité institutionnelle.
Le prochain test ne sera donc pas seulement judiciaire ou policier. Il sera politique. Les autorités sud-africaines devront montrer, dans la durée, qu’elles savent traiter l’immigration sans abandonner le langage de la dignité. Et le Parlement panafricain, lui, devra prouver qu’il peut passer de l’indignation à des mécanismes de suivi concrets, à la hauteur d’un continent qui se veut uni, mais qui reste, sur ce sujet, traversé par ses propres fractures.