À Fès, le robinet dit aussi quelque chose des choix publics

Quand l’eau manque dans une grande ville du Maroc, la panne dépasse vite le simple désagrément domestique. Elle touche le ménage qui cuisine, le commerçant qui nettoie, l’élève qui rentre chez lui, et toute une économie quotidienne qui dépend d’un service fiable. À Fès, des quartiers ont récemment connu des perturbations d’alimentation en eau après un incident technique sur la conduite principale reliée au barrage Idriss Ier, avec une remise en service progressive annoncée par les opérateurs. Des habitants ont décrit plusieurs jours de contraintes, surtout sous la chaleur estivale.

Le cas n’est pas anecdotique. Il rappelle que, dans le Maroc de 2026, la question hydrique n’est plus seulement agricole ou rurale. Elle est urbaine, sociale et politique. La région Fès-Meknès dépend d’un système où interviennent l’ONEE, la Société régionale multiservices Fès-Meknès et les infrastructures alimentées par le Sebou. Le moindre incident sur une conduite stratégique peut désorganiser des quartiers entiers.

Une crise locale sur fond de tension hydrique nationale

Le Maroc a traversé plusieurs années de sécheresse, même si les dernières pluies ont amélioré le niveau des barrages au début de 2026. En janvier, les autorités marocaines ont indiqué que le taux de remplissage des barrages était monté à 46 %, contre 28 % un an plus tôt, et que la politique de dessalement et de “routes de l’eau” restait au cœur de la réponse publique. Le bassin du Sebou, qui alimente notamment Fès et Meknès, a même enregistré en février un excédent hydrique de 163 % par rapport aux moyennes habituelles sur la période considérée. Mais ces progrès globaux ne protègent pas mécaniquement les réseaux de distribution, ni les quartiers les plus exposés aux ruptures locales.

Cette distinction est essentielle. Un pays peut voir ses barrages se regarnir tout en gardant des robinets à sec dans certaines villes. Les transferts entre bassins, déjà en place entre le Sebou et le Bouregreg, cherchent justement à réduire ces écarts géographiques entre zones mieux dotées et zones plus fragiles. Le Maroc a aussi annoncé de nouveaux investissements dans les stations de dessalement à Nador, Driouch, Tanger, puis à Souss-Massa, Tiznit, Guelmim, Tan-Tan et Rabat. Le problème, à Fès, tient donc autant à la résilience du réseau qu’à la disponibilité brute de la ressource.

Ce que révèlent les investissements du royaume

Le contraste avec d’autres priorités de l’État marocain nourrit le débat public. Le royaume poursuit de grands chantiers liés à la Coupe du monde 2030, qu’il coorganisera avec l’Espagne et le Portugal. L’aéroport de Casablanca doit notamment être agrandi pour un coût annoncé de 15 milliards de dirhams afin de tripler le nombre de passagers, et la capacité aéroportuaire globale doit presque doubler pour atteindre 78 millions de voyageurs. Dans le même temps, la modernisation des stades, des routes et du rail avance à grand pas.

La défense reste aussi un poste majeur. Selon le SIPRI, le Maroc a consacré 6,3 milliards de dollars à ses dépenses militaires en 2025, ce qui en fait le deuxième plus gros budget militaire d’Afrique après l’Algérie. L’institution suédoise note que ces dépenses restent liées aux tensions de longue date entre Rabat et Alger, notamment autour du Sahara occidental. À l’échelle nord-africaine, les dépenses militaires ont totalisé 35 milliards de dollars en 2025.

Ce n’est pas un choix illégitime en soi. Tout État protège ses frontières, ses équipements et ses capacités de dissuasion. Mais la hiérarchie des urgences devient visible quand une ville historique passe des jours à gérer des coupures d’eau pendant que d’autres enveloppes budgétaires progressent vite. Le débat n’oppose pas sécurité et eau comme deux absolus incompatibles. Il demande plutôt si les arbitrages publics accordent la même gravité à la protection du territoire et à la continuité d’un service vital.

Le vrai enjeu : la continuité du service, pas seulement les grands projets

À Fès, les coupures d’eau touchent d’abord les ménages ordinaires. Elles obligent à stocker, acheter, attendre, improviser. Les quartiers hauts subissent souvent plus fortement la baisse de pression. Les familles modestes paient alors deux fois : par la gêne quotidienne et par le coût supplémentaire des bouteilles ou des déplacements. À l’autre bout de la chaîne, les autorités locales doivent gérer l’urgence, rassurer, réparer et expliquer.

C’est là que la question de la transparence prend du poids. La section locale de l’Association marocaine des droits humains a demandé une enquête sur les responsabilités et sur l’état des infrastructures. Cette demande s’inscrit dans une tradition plus large de vigilance citoyenne autour du droit à l’eau au Maroc, déjà visible dans d’autres villes confrontées à des coupures ou à une mauvaise qualité de service. Dans un pays où l’eau devient plus rare et plus chère à acheminer, la confiance dans les opérateurs publics devient aussi importante que la tuyauterie elle-même.

Le Maroc dispose pourtant d’outils pour corriger ces fragilités. L’ONEE a récemment sécurisé un financement de 250 millions d’euros auprès de la BERD pour moderniser ses infrastructures d’eau potable, et multiplie les projets de renforcement de l’alimentation dans plusieurs provinces. Cela montre une orientation claire : le pays sait que l’enjeu n’est plus seulement de construire, mais de fiabiliser, réparer et répartir.

Une question marocaine, mais aussi africaine

Le cas de Fès résonne au-delà du Maroc. Dans une grande partie du continent, la pression climatique, l’urbanisation rapide et le vieillissement des réseaux transforment l’accès à l’eau en sujet de gouvernance centrale. Les États africains qui misent sur les grands événements, les infrastructures symboliques ou la montée en gamme diplomatique doivent en parallèle garantir les services de base. Sans cela, la modernisation reste incomplète.

Pour le Maroc, l’enjeu immédiat est simple : transformer les investissements hydrauliques annoncés en continuité réelle du service, dans les villes comme dans les campagnes, à court terme comme sur la durée. La prochaine étape se joue moins dans les communiqués que dans la stabilité des réseaux, la maintenance des conduites, la surveillance des fuites et la capacité à anticiper les vagues de chaleur. C’est à cette échelle, très concrète, que se mesurera la crédibilité du modèle marocain.