Un corridor écologique qui pèse bien plus que ses frontières
Dans le sud-est du Soudan du Sud, la saison des pluies ne redessine pas seulement les pistes. Elle commande aussi le mouvement de millions d’animaux sur une étendue que les cartes administratives résument mal. Là-bas, la biodiversité dépend autant de l’eau que de la paix, et la protection d’un parc ne peut se penser sans le territoire qui l’entoure.
C’est ce qui donne son poids à la reconnaissance accordée au paysage migratoire de Boma-Badingilo, au moment où le Comité du patrimoine mondial de l’UNESCO a décidé, à Busan, de l’inscrire à la fois sur la Liste du patrimoine mondial et sur la Liste du patrimoine mondial en péril. Le site couvre 11,236,800 hectares, soit plus de 112,000 km², et réunit notamment le parc national de Boma, le parc national de Badingilo, des plaines inondables et des savanes qui s’étendent jusqu’aux abords de la frontière éthiopienne.
Juba mise sur un symbole, l’UNESCO pointe des urgences très concrètes
Le Soudan du Sud, indépendant depuis 2011, cherche encore des repères stables. Son économie reste fragile, ses institutions sont sous tension et les séquelles des conflits continuent d’affecter l’accès aux services, aux routes et aux zones rurales. Dans ce contexte, la conservation n’est pas un luxe. Elle dépend de la sécurité, des moyens de surveillance et de la capacité de l’État à travailler avec les communautés qui vivent autour du site. Le pays est aussi membre de l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, et de la Communauté d’Afrique de l’Est, la CEDEAO n’étant pas concernée ici, car le Soudan du Sud relève de l’Afrique de l’Est.
La décision de l’UNESCO ne tombe pas dans le vide. Quelques mois plus tôt, en février 2026, les autorités sud-soudanaises avaient déjà validé la nomination d’urgence du site pour l’inscription mondiale. Le ministre de la conservation de la faune et du tourisme, Denay Jock Chagor, et la ministre de la culture, des musées et du patrimoine national, Sarah Nyanath, avaient signé les documents nécessaires à Juba pour transmettre le dossier. Ce préalable montre que le pays a choisi d’avancer, malgré le coût politique et administratif d’une telle candidature.
Le point central reste la fragilité du paysage. L’UNESCO décrit un ensemble écologique qui abrite l’une des plus grandes migrations terrestres de mammifères au monde, avec une estimation de six millions de kob à oreilles blanches, de tiangs et de gazelles de Mongalla se déplaçant selon les conditions environnementales. Le site accueille aussi des éléphants, des lions, des léopards, des lycaons, des bubales, des girafes et de nombreuses espèces d’oiseaux. C’est cette circulation animale, visible à grande échelle et dépendante de couloirs naturels encore peu fragmentés, qui fait la singularité du lieu.
Entre guerre, climat et usages locaux, la protection du site est un test de gouvernance
Le classement en péril dit moins une fatalité qu’un diagnostic. L’UNESCO mentionne des menaces liées aux conflits armés et au changement climatique. Autrement dit, le danger ne vient pas seulement d’une pression touristique ou d’une dégradation lente des habitats. Il vient aussi d’un environnement où la mobilité humaine et animale peut être entravée par l’insécurité, où les ressources sont disputées et où les cycles de pluie deviennent plus imprévisibles. Dans un tel cadre, protéger la faune suppose de protéger les saisons, les plaines inondables et les usages locaux qui coexistent avec elles.
Pour les autorités de Djouba, l’enjeu est aussi économique. Un site du patrimoine mondial peut attirer des financements, structurer une offre de tourisme de nature et donner au pays une vitrine moins liée aux seuls récits de crise. Mais l’effet n’est pas automatique. Sans routes sûres, sans présence administrative durable et sans dialogue avec les communautés pastorales et riveraines, une inscription reste un titre, pas une politique publique. L’intérêt est donc double : reconnaissance internationale d’un patrimoine exceptionnel, et mise sous pression des institutions pour en assurer la protection réelle.
Cette question touche directement les populations locales. Pour elles, la terre n’est pas un décor. Elle soutient l’élevage, les déplacements, la pêche saisonnière et des formes de dépendance ancienne à l’eau et aux pâturages. Dans les centres urbains, l’inscription peut être lue comme un signal de crédibilité internationale. Dans les zones périphériques, elle sera jugée à l’aune des bénéfices concrets : sécurité, consultation, accès aux revenus et limitation des conflits d’usage. C’est souvent là que se joue la réussite réelle d’une mesure de conservation.
Une portée régionale pour l’Afrique de l’Est, et un signal pour l’Union africaine
Le dossier Boma-Badingilo dépasse le seul cas sud-soudanais. Il rappelle qu’en Afrique de l’Est, les grands écosystèmes ne s’arrêtent pas aux frontières politiques. Les couloirs migratoires, les bassins versants et les zones de pâturage suivent une logique régionale. C’est précisément pour cela que la coordination entre Djouba, l’IGAD, l’EAC et les voisins concernés compte autant que la décision prise à Busan. En Afrique, la conservation des grands espaces se gagne rarement en vase clos.
La portée continentale est claire. L’Afrique entre de plus en plus dans une phase où les sites naturels reconnus mondialement ne sont plus seulement des vitrines, mais des territoires à sécuriser face au climat et aux conflits. Le précédent sud-soudanais montre aussi qu’un État marqué par l’instabilité peut porter un dossier patrimonial ambitieux et le faire aboutir. Pour l’Union africaine et les organisations régionales, la leçon est simple : le patrimoine naturel n’est pas un sujet annexe. Il touche à la sécurité alimentaire, au tourisme, à la souveraineté environnementale et à la place des communautés dans la gestion des ressources.
Reste maintenant la suite administrative et opérationnelle. L’inscription ne protège pas à elle seule les plaines, les axes de migration ni la faune. Elle ouvre une fenêtre. La vraie question, pour Djouba comme pour la région, sera de savoir si cette fenêtre servira à consolider la surveillance, les financements et la coopération transfrontalière, ou si le site restera un joyau reconnu trop tard pour être durablement préservé.