À Moroni, l’eau du robinet est devenue un rendez-vous incertain

Dans la capitale comorienne, ouvrir un robinet ne garantit plus grand-chose. Pour des milliers de familles de Moroni, l’eau arrive par intermittence, souvent la nuit, et disparaît aussitôt qu’elle est demandée. Dans une ville où les journées s’organisent déjà autour du prix des denrées, du transport et du courant électrique, la pénurie d’eau ajoute une contrainte très concrète au quotidien.

Le problème n’est pas seulement celui d’un quartier mal desservi. Il touche le centre de gravité politique et économique du pays. Moroni concentre les services administratifs, les échanges commerciaux et une partie importante de la croissance urbaine comorienne. Quand l’eau manque dans la capitale, ce sont les ménages, les petites activités, les écoles et les structures de santé qui absorbent le choc en premier.

Un réseau ancien, une ville qui a grossi, et des marges de manœuvre limitées

Les autorités et les techniciens du secteur avancent des explications désormais bien identifiées. D’abord, des infrastructures vieillissantes. Ensuite, une pression démographique plus forte qu’au moment où les installations ont été pensées. La Banque mondiale indique qu’à Grand Moroni, l’eau n’est ni assez fiable, ni assez abordable, ni toujours potable, alors même qu’environ 80 % des ménages disposent d’un accès de base à l’eau. Le chiffre masque donc une réalité plus dure : l’accès existe parfois sur le papier, mais pas dans le robinet.

Le même document précise que près de 35,8 % des Comoriens dépendent encore de l’eau de pluie pour boire, une solution de plus en plus fragile avec le dérèglement climatique. Pour Grand Moroni, la distribution serait souvent réduite à deux heures par jour pour la plupart des foyers. Dans ce contexte, la panne n’est pas un accident isolé ; elle devient une modalité ordinaire de service public.

Le pays a pourtant un opérateur public dédié, la SONEDE, créée en 2018 pour assurer l’eau potable. Mais la mise à niveau du réseau demande du temps, de l’argent et une coordination technique que la capitale n’a pas toujours eus. La vétusté des stations de pompage, les fuites de canalisations et les interruptions d’électricité compliquent encore l’acheminement de l’eau jusqu’aux foyers.

Des ménages contraints aux files d’attente et aux achats au détail

Sur le terrain, la crise se traduit par des gestes simples mais épuisants. Attendre à l’aube près d’un point d’eau communal. Remplir des jerricans. Prévenir les voisins quand le réseau se réveille enfin. Certains habitants doivent acheter l’eau au prix fort quand les bornes publiques sont vides. Dans une économie urbaine déjà sous tension, cette dépense supplémentaire pèse d’autant plus sur les familles nombreuses et les revenus irréguliers.

L’enjeu dépasse le confort domestique. L’eau rare accroît les risques sanitaires, fragilise l’hygiène des ménages et complique l’activité des centres de santé. Les épisodes de choléra observés aux Comores en 2024 ont rappelé à quel point l’eau potable reste un pilier de santé publique. L’UNICEF a alors soutenu les réponses d’urgence dans le pays, y compris à Moroni, pour limiter les transmissions et sécuriser les points d’eau.

La crise de l’eau touche aussi les rapports sociaux. Quand l’eau n’arrive qu’à certaines heures, ceux qui peuvent attendre ont plus de chances de remplir des réserves. Ceux qui travaillent loin de chez eux, ceux qui vivent dans des habitats précaires, ou ceux qui n’ont pas de stockage suffisant subissent davantage la rupture. L’inégalité ne vient pas seulement du prix ; elle vient de la capacité à se rendre disponible au bon moment.

Un projet de 15 millions de dollars veut changer l’échelle

Face à cette situation, un projet majeur a été lancé : le National Water Resilience Project, financé par la Banque mondiale à hauteur de 15 millions de dollars. Son objectif est clair : améliorer l’accès à l’eau dans Grand Moroni, renforcer la maintenance du service et consolider la gouvernance du secteur. Le programme comprend notamment la sécurisation de la production, l’augmentation du stockage et la remise à niveau de la distribution.

Le calendrier, lui, reste la vraie question. Les besoins sont immédiats, mais les travaux d’infrastructure ne produisent pas d’effet du jour au lendemain. Entre les réparations de court terme, la réorganisation des réseaux et les nouveaux équipements annoncés, l’écart peut être long pour les habitants. La Banque mondiale présente d’ailleurs ce projet comme la première opération de financement dédiée à l’eau dans le pays, signe que le secteur a longtemps été traité par à-coups plutôt que comme une priorité structurante.

Dans une capitale où la croissance urbaine et la fragilité des réseaux avancent au même rythme, l’enjeu n’est pas seulement technique. Il est aussi institutionnel. Il faudra maintenir la continuité des investissements, clarifier les responsabilités entre opérateur, État et partenaires, et éviter que les réparations d’urgence ne remplacent les réformes de fond. Sans cela, la capitale continuera de vivre au tempo des coupures.

Une question comorienne, mais aussi africaine

Le cas de Moroni résonne au-delà de l’archipel. De plus en plus de capitales africaines doivent gérer la même équation : urbanisation rapide, réseaux anciens, climat plus instable et budgets publics sous contrainte. L’eau devient alors un indicateur très concret de la capacité d’un État à suivre la transformation de sa ville principale. Pour les Comores, ce dossier renvoie aussi à la place de la résilience climatique dans les politiques publiques nationales et dans les priorités soutenues par les bailleurs.

À l’échelle régionale, le sujet dépasse même l’île. Les petites économies insulaires de l’océan Indien doivent composer avec une vulnérabilité particulière : peu de marges de stockage, une dépendance forte aux infrastructures centrales et une exposition rapide aux chocs climatiques. Moroni rappelle ainsi qu’un service d’eau fiable n’est pas seulement une question d’ingénierie. C’est une condition de stabilité sociale, de santé publique et de crédibilité institutionnelle.