Une décision qui dépasse le sort d’un seul homme

À Conakry, le dossier du 28 septembre 2009 continue de peser sur la vie publique guinéenne. Quinze ans après les faits, chaque audience rappelle que la justice ne juge pas seulement des responsabilités individuelles. Elle mesure aussi la capacité de l’État à regarder l’une des blessures les plus profondes de son histoire récente en face.

Ce lundi 27 juillet 2026, le tribunal criminel de Dixinn, délocalisé à la Cour d’appel de Conakry, a acquitté le colonel Bienvenu Lamah dans le second volet du procès lié au massacre du 28 septembre 2009. Il était poursuivi pour complicité de meurtres, de viols, d’enlèvements et d’autres crimes. Le parquet avait requis dix ans de prison.

Un procès inscrit dans la longue quête de justice en Guinée

Le 28 septembre 2009, des milliers de personnes s’étaient rassemblées au stade de Conakry pour protester contre la perspective d’une candidature du chef de la junte d’alors, Moussa Dadis Camara, à la présidentielle prévue l’année suivante. La répression a laissé au moins 156 morts ou disparus et au moins 109 femmes et filles victimes de violences sexuelles, selon les Nations unies.

Cette affaire a longtemps symbolisé l’impunité des forces de sécurité en Guinée. Le premier grand procès, ouvert en 2022, a abouti le 31 juillet 2024 à la condamnation de plusieurs responsables, dont l’ancien chef de la junte, à 20 ans de prison pour crimes contre l’humanité. Le second volet visait d’autres acteurs présumés impliqués dans la chaîne de commandement et dans la préparation des opérations.

Ce qu’a examiné le tribunal de Dixinn

Dans le dossier de Bienvenu Lamah, l’accusation soutenait qu’il avait exercé une autorité sur des recrues du centre d’instruction de Kaléah, soupçonnées d’avoir pris part aux exactions. La défense a contesté cette lecture et affirmé qu’aucun élément ne démontrait qu’il avait commandé les opérations ou donné des ordres. Le tribunal a suivi cette ligne et estimé que les preuves versées ne permettaient pas d’établir sa responsabilité pénale.

Le verdict ne ferme pas, à lui seul, le chapitre judiciaire du 28 septembre. Dans ce type d’affaire, l’acquittement ou la condamnation d’un accusé n’éteint pas les débats sur la chaîne de commandement, l’identification des exécutants, la qualité des preuves et la place des victimes dans la procédure. En Guinée, ces questions restent centrales parce qu’elles touchent à la crédibilité de l’institution judiciaire autant qu’à la mémoire collective.

Ce que ce verdict change pour l’État, les victimes et l’armée

Pour les victimes, le point le plus sensible reste la reconnaissance judiciaire des faits et la cohérence des décisions. Une relaxe n’efface ni les morts, ni les disparitions, ni les violences sexuelles documentées depuis des années par les Nations unies et par les organisations de défense des droits humains. Elle peut, en revanche, nourrir un sentiment de frustration si la motivation du jugement n’apparaît pas assez solide ou assez lisible.

Pour l’État guinéen, le dossier a une autre portée. Il montre qu’une justice nationale peut instruire un crime de masse sans attendre un tribunal extérieur. C’est un enjeu important dans une région où les transitions politiques, les coups de force et les contentieux sécuritaires produisent souvent des zones d’ombre. La Guinée, membre de la CEDEAO, est observée bien au-delà de ses frontières sur sa capacité à traiter ce passé sans sélectivité.

Pour l’armée et les forces de sécurité, le signal est nuancé. D’un côté, le procès rappelle que l’uniforme ne protège plus automatiquement de la responsabilité pénale. De l’autre, un acquittement rappelle que la justice exige des preuves individualisées, et non une culpabilité par association. Cette exigence est essentielle dans un dossier aussi lourd, où la pression mémorielle peut être forte, mais où le droit doit rester précis.

Une affaire guinéenne, un enjeu ouest-africain

La portée de ce jugement dépasse Conakry. En Afrique de l’Ouest, plusieurs pays ont encore du mal à solder les crimes commis lors de crises politiques, de répressions électorales ou de transitions militaires. La manière dont la Guinée traite le dossier du 28 septembre peut donc servir de repère, positif ou négatif, pour la région.

Le calendrier judiciaire reste à surveiller. Le second volet du procès a encore des implications possibles en appel, et les parties civiles peuvent utiliser les voies de recours prévues par la procédure. En parallèle, la mémoire des faits du 28 septembre 2009 continue d’influencer le débat public sur la réforme de la justice, la responsabilité des forces armées et la place des victimes dans la transition politique guinéenne.

À l’échelle continentale, l’affaire rappelle une réalité simple : la justice transitionnelle ne vaut que si elle est à la fois rigoureuse, lisible et indépendante. La Guinée avance sur ce chemin avec ses lenteurs, ses contradictions et ses progrès. Le verdict du 27 juillet 2026 n’efface pas cette trajectoire. Il ajoute une pièce de plus à un dossier qui reste l’un des plus sensibles de l’histoire contemporaine du pays.