Quand la guerre vide les villes, qui tient vraiment le terrain ?

À Al-Rahad, dans le Kordofan du Nord, un centre de santé réduit en ruines dit plus qu’un simple épisode de guerre. Il raconte un pays où les lignes de front ne passent pas seulement par les casernes, mais aussi par les pharmacies, les marchés et les routes de desserte. Au Soudan, la bataille militaire a fini par devenir une bataille d’autorité, et les civils paient la facture au quotidien.

Cette réalité s’inscrit dans une guerre déclenchée le 15 avril 2023 entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide, avec Khartoum comme centre politique disputé, Port-Soudan comme base du pouvoir militaire, et des régions comme le Kordofan et le Darfour devenues des espaces de contrôle mouvant. L’Organisation internationale pour les migrations estime que la crise a déplacé plus de 11 millions de personnes à son pic, tandis que l’ONU parle toujours de la plus grande crise de déplacement au monde.

Au Kordofan, la guerre touche d’abord ce qui soigne et ce qui relie

Dans la ville d’Al-Rahad, des habitants et des responsables locaux décrivent un centre médical détruit lors d’une attaque attribuée aux Forces de soutien rapide. Des infrastructures essentielles y ont été touchées, de la pharmacie aux salles d’examen, en passant par les espaces d’hospitalisation et les bureaux administratifs. Ce type de destruction n’est pas anecdotique : dans le Soudan en guerre, les structures sanitaires sont souvent parmi les premières victimes, avec des fermetures, des pillages et des services suspendus pendant des semaines, parfois davantage.

Les services municipaux souffrent eux aussi. À Al-Rahad, l’autorité chargée de la propreté urbaine a été prise pour cible, selon un responsable local. Cela signifie moins de collecte, moins d’entretien des rues et plus de pression sanitaire pour les familles déjà fragilisées par les déplacements et la hausse des prix. Dans un conflit prolongé, la guerre ne détruit pas seulement les bâtiments visibles ; elle désorganise aussi les fonctions ordinaires de la ville, celles qui permettent de vivre sans dépendre totalement de l’aide d’urgence.

Le Kordofan concentre aujourd’hui une partie des combats les plus durs. Des agences internationales et des médias de suivi du conflit y ont relevé, depuis le début de l’année 2026, une succession d’attaques aériennes et de frappes de drones contre des zones habitées, des axes de circulation et des installations médicales. Dans cette région charnière entre le centre du pays et le Darfour, le contrôle du territoire conditionne autant les opérations militaires que l’accès des populations aux soins, au commerce et aux marchés locaux.

Des alliés de circonstance, mais une même vieille mécanique

Le cœur du problème se trouve ailleurs aussi : dans la fragmentation du camp pro-armée. Autour du général Abdel Fattah al-Burhan, plusieurs groupes armés ont gagné en poids depuis le début de la guerre. Les Forces conjointes, issues d’anciens mouvements rebelles du Darfour, les Forces du Bouclier du Soudan et la brigade Baraa ibn Malik figurent parmi les formations les plus visibles dans ce dispositif. Elles combattent aux côtés de l’armée, mais gardent leurs propres chaînes de commandement, leurs réseaux et, souvent, leurs intérêts politiques.

Ce n’est pas un détail. Dans la guerre soudanaise, l’armée cherche à reprendre des villes sans toujours disposer d’un appareil unifié. Elle s’appuie donc sur des forces auxiliaires capables de tenir un quartier, un pont, une ligne logistique ou un poste de contrôle. Le problème est connu à Khartoum depuis longtemps : lorsqu’un pouvoir central s’en remet trop à des milices, celles-ci peuvent finir par peser sur lui autant qu’elles le protègent. C’est exactement le précédent qui inquiète aujourd’hui une partie des civils et des analystes soudanais.

L’histoire du pays le rappelle brutalement. Les Forces de soutien rapide sont elles-mêmes issues d’une stratégie d’armement de supplétifs dans les années 2000, lorsque le régime d’Omar el-Béchir a mobilisé les Janjawid au Darfour. Ces groupes ont ensuite été institutionnalisés, puis transformés en force autonome avant de se retourner contre le centre du pouvoir. Le conflit ouvert entre Abdel Fattah al-Burhan et Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemeti, en avril 2023, a réactivé cette logique de rivalités imbriquées, où les alliances changent plus vite que les institutions ne se consolident.

La peur actuelle vient donc d’un double risque. D’un côté, des groupes armés alliés à l’armée imposent leur présence dans des villes comme Khartoum, Wad Madani ou Port-Soudan. De l’autre, l’idée même de les intégrer à terme dans une armée nationale reste floue, sans calendrier crédible ni mécanisme de désarmement réellement établi. Dans les faits, la question n’est pas seulement de gagner la guerre contre les Forces de soutien rapide. Elle est aussi de savoir qui contrôlera les armes demain, et sous quelle chaîne de responsabilité.

Ce que cette fragmentation change pour le Soudan, et pour la région

Pour les civils, l’effet est immédiat. Plus les groupes armés prolifèrent, plus les contrôles se multiplient, plus les déplacements deviennent coûteux et plus la reprise économique recule. Les commerçants supportent les barrages, les familles paient davantage pour se déplacer, et les services publics s’étiolent dans les zones rurales comme dans les capitales d’État. Au Nord-Kordofan, cela signifie moins d’accès aux soins. À Khartoum, cela signifie un retour difficile à une vie urbaine normale. À Al-Jazira, cela signifie une compétition de terrain entre forces alliées d’hier et de demain.

Cette fragmentation a aussi une portée régionale. Le Soudan est au carrefour de la Corne de l’Afrique, du Sahel oriental et de la mer Rouge. Quand ses fronts se déplacent, les effets se propagent vers le Tchad, l’Égypte, le Soudan du Sud, l’Éthiopie et la Libye, avec des mouvements de réfugiés, des pressions sur les marchés frontaliers et des risques de circulation d’armes. L’ONU souligne d’ailleurs que la crise continue de peser sur l’ensemble de l’espace régional, alors même que les besoins humanitaires restent massifs dans le pays.

Sur le plan politique, la question dépasse la seule guerre contre les Forces de soutien rapide. Elle touche à la forme future de l’État soudanais. Un pouvoir qui dépend de forces parallèles pour reconquérir des territoires peut difficilement prétendre, du jour au lendemain, imposer un monopole stable de la force. C’est là que se joue une partie du dossier soudanais : non seulement dans la reprise des villes, mais dans la capacité à empêcher que les supplétifs d’aujourd’hui ne deviennent les rivaux de demain.

Le prochain point de vigilance concerne donc moins une victoire militaire qu’un test de cohérence politique. Tant que l’intégration des groupes armés restera incertaine, toute avancée territoriale du camp de l’armée risque de reposer sur une base fragile. Et tant que les services publics continueront de s’effondrer dans des villes comme Al-Rahad, la guerre restera visible là où elle fait le plus de dégâts : dans la santé, l’eau, la circulation et la confiance des Soudanais dans l’idée même d’un retour à l’ordre.