Un dossier technique, mais des choix très politiques

Dans les salles feutrées de Kingston, une décision peut peser bien au-delà de la Jamaïque. Ce qui se discute cette semaine sur les fonds marins touche à la fois la souveraineté, l’industrie, la protection des océans et la place des pays africains dans la gouvernance des biens communs mondiaux.

Le sujet est concret. Dans les plaines abyssales, entre 3 000 et 4 000 mètres de profondeur, se trouvent des nodules polymétalliques riches en manganèse, cuivre, cobalt et nickel. Ces métaux intéressent les industriels, mais leur extraction soulève aussi une question simple : faut-il ouvrir un nouvel espace d’exploitation avant même d’en comprendre pleinement les effets sur des écosystèmes encore mal connus ?

C’est dans ce contexte que s’ouvre à Kingston, en Jamaïque, la 31e session de l’Autorité internationale des fonds marins, dont l’Assemblée se réunit du 27 au 31 juillet 2026 après les travaux du Conseil engagés depuis le 13 juillet. L’institution compte 172 membres, États et Union européenne compris, et elle est chargée d’encadrer les activités menées dans les grands fonds situés hors juridiction nationale.

L’Afrique, bloc numériquement puissant et politiquement décisif

Le continent n’arrive pas à Kingston en spectateur. Au sein de l’Autorité internationale des fonds marins, le groupe africain dispose de dix sièges au Conseil, ce qui en fait le groupe régional le plus représenté. Cette force numérique ne garantit pas un vote automatique, mais elle donne à l’Afrique un poids réel dans des négociations où chaque mot compte.

Dans cette enceinte, la diversité africaine est un atout autant qu’un défi. Des États côtiers défendent d’abord la protection du milieu marin et l’économie bleue. Des États sans littoral veulent, eux aussi, que les bénéfices tirés des ressources du “patrimoine commun de l’humanité” leur reviennent. En parallèle, des pays miniers comme l’Afrique du Sud, la République démocratique du Congo et la Zambie regardent avec prudence un secteur qui pourrait créer une concurrence nouvelle avec les mines terrestres.

L’Autorité elle-même a renforcé ce volet africain en 2026 avec des formations et des programmes de diplomatie des grands fonds, en insistant sur l’accès équitable aux retombées pour les États du continent. Cette montée en compétence est importante. Elle permet à plusieurs capitales africaines de ne plus subir un débat technocratique piloté ailleurs.

Le moratoire gagne du terrain, y compris en Afrique

Face à la pression des industriels, un courant favorable à une pause ou à un moratoire prend de l’ampleur. Selon les éléments disponibles au moment de l’ouverture de la session, plus de quarante pays ont appelé à suspendre ou à geler l’exploitation commerciale des grands fonds en attendant davantage de garanties scientifiques et juridiques. Parmi eux figurent le Kenya, le Malawi et Madagascar.

Ce trio africain n’est pas anecdotique. Il montre que le continent ne parle pas d’une seule voix, mais qu’il s’affirme désormais dans les deux camps du débat : ceux qui veulent encadrer, et ceux qui veulent freiner. Pour les partisans d’un moratoire, l’argument est clair : les impacts sur la biodiversité, les sédiments et les chaînes alimentaires marines restent insuffisamment maîtrisés. Pour les pays et entreprises favorables à l’extraction, l’enjeu est stratégique : sécuriser des métaux jugés essentiels à la transition énergétique et aux technologies de pointe.

Dans les faits, aucune licence commerciale d’exploitation n’a encore été délivrée par l’Autorité. Le cadre réglementaire reste donc incomplet. C’est ce vide qui alimente les tensions. Les États favorables à une pause estiment qu’il faut d’abord fixer des règles robustes. Les autres veulent avancer avant qu’un moratoire ne fige durablement le dossier.

Washington met une pression supplémentaire sur le système

Le débat se complique encore avec la stratégie américaine. En avril 2025, Donald Trump a signé un décret visant à accélérer l’exploration et l’octroi de permis pour les ressources minérales des grands fonds, y compris au-delà des juridictions nationales. Cette décision a été présentée à Washington comme un instrument de puissance industrielle et de sécurité économique.

Le problème est juridique autant que politique. Les États-Unis ne sont pas membres de l’Autorité internationale des fonds marins. Leur position alimente donc un risque de contournement du cadre multilatéral, au moment même où Kingston cherche à consolider une règle commune. Pour les pays africains, cette séquence rappelle un précédent bien connu : quand les grandes puissances avancent vite, les économies les plus vulnérables paient souvent le prix de l’instabilité normative.

Sur le continent, la question ne se limite pas aux seuls métaux sous-marins. Elle touche aussi la montée en gamme industrielle, la transformation locale des minerais et la capacité des États à défendre leurs propres intérêts dans les négociations globales. Si l’exploitation des fonds marins démarre trop tôt, certains pays pourraient voir s’ouvrir une nouvelle concurrence sur des marchés déjà fragiles. Si elle est repoussée, d’autres espèrent gagner du temps pour bâtir des règles plus équitables et mieux scientifiques.

Ce que l’on surveille désormais

La suite se jouera dans les prochains jours à Kingston, où l’Assemblée devra aussi traiter du budget de l’institution, des mécanismes de gouvernance et des équilibres entre environnement, finance et extraction. Derrière ces termes techniques, une ligne de fracture apparaît nettement : faut-il faire des grands fonds un nouveau front d’exploitation rapide, ou un espace à protéger tant que la science n’a pas répondu à toutes les questions essentielles ?

Pour l’Afrique, l’enjeu est plus large qu’un simple vote. Il s’agit de savoir si le continent peut transformer sa présence numérique à l’Autorité internationale des fonds marins en influence politique réelle. La réponse dira beaucoup de la place que les États africains entendent occuper dans la gouvernance des océans, des minerais critiques et des biens communs mondiaux au cours des prochaines années.