Une matinée pour nettoyer, mais aussi pour compter les forces du pays
Dans Kampala, un samedi de juillet a suffi pour bloquer des rues, fermer des commerces et déplacer le rythme de la ville vers un autre geste collectif : balayer, ramasser, dégager les caniveaux, vider les marchés. L’exercice dépasse la propreté. Il teste la capacité de l’État ougandais à faire appliquer une règle nouvelle, dans un pays où la gestion des déchets et la salubrité urbaine pèsent déjà sur la santé publique et sur la vie économique quotidienne.
Le principe est simple. Le dernier samedi de chaque mois, pendant trois heures, les Ougandais âgés de 18 à 65 ans, ainsi que les résidents étrangers en bonne santé, sont appelés à participer au nettoyage des espaces publics. Les autorités ont fixé la plage horaire de 7 h à 10 h, avec des exceptions pour certains services dits essentiels. La consigne a été présentée comme un devoir civique, et non comme une option.
Le gouvernement insiste sur une idée précise : « A Clean Uganda is Everybody’s Responsibility », autrement dit « un Ouganda propre est la responsabilité de tous ». Cette formule résume un choix politique. Kampala ne veut plus traiter l’insalubrité comme une affaire réservée aux municipalités ou aux seuls agents de voirie. L’exécutif cherche à installer un rendez-vous mensuel, visible, discipliné et national.
À Kampala, la propreté devient une politique publique
Le lancement s’inscrit dans la stratégie de la capitale, où la Kampala Capital City Authority tente depuis des années de réduire l’encombrement des routes, l’obstruction des drains et l’accumulation des déchets plastiques. La ville concentre les effets d’une urbanisation rapide, d’un commerce informel dense et d’infrastructures de drainage souvent débordées par les pluies. La propreté des rues y est donc une question de santé, mais aussi de circulation, de sécurité et de continuité économique.
Les autorités ont présenté la campagne comme un outil de prévention. Le ministère de la Santé rappelle qu’une grande part des maladies enregistrées dans le pays reste évitable et liée, entre autres, à l’hygiène environnementale. L’idée est de réduire les risques de paludisme, de maladies diarrhéiques et de typhoïde en agissant sur les eaux stagnantes, les déchets et les caniveaux bouchés. La logique est sanitaire avant d’être symbolique.
La police ougandaise a, de son côté, annoncé un dispositif de contrôle. Elle a demandé aux automobilistes, commerçants, institutions et chefs communautaires de respecter la consigne. Dans sa note, elle précise que la circulation sera restreinte sur l’ensemble du territoire pendant la plage horaire retenue. Des exemptions sont prévues pour les urgences médicales, certains véhicules de sécurité et les transports transfrontaliers.
La présence de la vice-présidente Jessica Alupo au lancement, ainsi que l’implication de la Première ministre Robinah Nabbanja dans l’annonce, montre que l’initiative relève du sommet de l’État. Elle est coordonnée par l’Office du Premier ministre, avec plusieurs ministères, la police et les collectivités locales. Autrement dit, il ne s’agit pas d’une simple opération municipale, mais d’une politique transversale qui mobilise l’appareil gouvernemental.
Ce que cela change pour les habitants, les marchés et l’économie informelle
Pour les habitants, l’effet immédiat est concret. Le samedi matin, certains commerçants suspendent leur activité, des véhicules circulent moins, et les marchés deviennent des lieux de travail collectif. À Kampala, où l’économie informelle occupe une place importante, cette interruption a un coût d’organisation réel. Mais elle révèle aussi une réalité simple : la salubrité urbaine ne tient pas sans une discipline partagée entre l’administration, les vendeurs, les riverains et les services de collecte.
Pour les populations des quartiers populaires, l’enjeu est encore plus direct. Les caniveaux bouchés, les déchets non collectés et les eaux stagnantes aggravent les inondations locales et la circulation de certaines maladies. Dans ces zones, un nettoyage mensuel peut aider, mais il ne remplacera pas des services réguliers de ramassage, des bacs en nombre suffisant et une politique plus robuste de traitement des déchets. Le rendez-vous civique peut soutenir la politique publique ; il ne peut pas, à lui seul, la remplacer. Cette lecture découle des priorités mises en avant par les autorités elles-mêmes.
Il faut aussi noter la dimension d’encadrement. Le gouvernement prévoit une participation des Ougandais valides de 18 à 65 ans, avec ouverture aux plus âgés volontaires et aux adolescents par l’intermédiaire des parents. Ce cadrage fixe un périmètre très large, presque national, et transforme une campagne de propreté en rituel public régulier. Dans les faits, cela met aussi la question de l’obligation au centre du débat, puisque le caractère non facultatif de l’exercice a été clairement assumé.
Un signal régional dans l’Afrique des travaux collectifs
L’Ouganda n’invente pas une forme inconnue. Dans l’Afrique de l’Est, le Rwanda a depuis longtemps institutionnalisé l’Umuganda, une journée mensuelle de travaux communautaires tenue le dernier samedi du mois. Le Burundi a également ses travaux communautaires réguliers, inscrits dans sa vie publique depuis plusieurs années. Kampala s’inscrit donc dans une famille de pratiques régionales où l’entretien de l’espace commun devient un marqueur d’organisation sociale autant qu’un instrument de discipline civique.
Cette proximité compte, car l’Ouganda appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est, qui réunit huit États partenaires et dont le siège est à Arusha. À l’échelle régionale, la qualité de l’assainissement urbain, la circulation des personnes et la gestion des villes-frontières sont devenues des sujets de gouvernance concrets. Kampala n’agit donc pas en vase clos. Elle observe des modèles voisins et envoie aussi un message aux capitales de la région : la salubrité peut être pensée comme un devoir public, pas seulement comme un service municipal.
La portée continentale est claire. Plusieurs États africains cherchent aujourd’hui à combiner mobilisation citoyenne, prévention sanitaire et image de villes plus gouvernables. L’Ouganda rejoint cette tendance, mais avec une forte dose de contrainte administrative. Ce sera l’élément à surveiller dans les prochaines semaines : la régularité de l’application, la réaction des commerçants, et la capacité des collectivités à transformer ce samedi mensuel en amélioration durable, et non en simple opération visible.