Quand la mer au large du Cap se remplit à nouveau

Au large de l’Afrique du Sud, un spectacle rare dit beaucoup plus qu’une belle image. Il raconte le retour d’une grande espèce marine dans un couloir océanique parmi les plus riches du continent. Dans les eaux battues par les vents du sud-ouest, des baleines à bosse se rassemblent désormais par centaines pour se nourrir. Ce n’est pas seulement un événement visuel. C’est aussi un signal écologique, économique et politique pour un pays dont la façade atlantique concentre pêche, transport maritime, tourisme et conservation.

Le littoral concerné appartient au système de remontée d’eau du Benguela, un écosystème d’upwelling côtier qui longe l’Angola, la Namibie et l’Afrique du Sud. Cette zone fait partie d’un ensemble régional géré par la Commission du courant de Benguela, un cadre de coopération entre les trois pays pour concilier exploitation et protection du milieu marin. Dans cette région, les eaux froides et riches en nutriments attirent le zooplancton, les petits poissons et, plus haut dans la chaîne alimentaire, les grands cétacés.

Ce contexte compte. Il explique pourquoi les baleines à bosse ne sont pas observées au hasard. Elles suivent les cycles de nourriture, les routes migratoires et les zones de reproduction. Et c’est précisément sur cette façade sud-africaine que les scientifiques ont vu réapparaître, depuis une quinzaine d’années, des rassemblements inhabituels baptisés “supergroupes”.

Des centaines de baleines, un retour qui ne doit rien au hasard

Les images prises en décembre 2025 au large du Cap montrent un groupe de près de 300 baleines à bosse. Le comptage a été fait à partir des nageoires caudales, une méthode courante d’identification individuelle chez les cétacés. Le photographe Chris Fallows et la naturaliste Monique Fallows ont documenté cette scène rare au large de la côte ouest sud-africaine. Les observations concordent avec les données scientifiques : les supergroupes de baleines à bosse ont commencé à être notés à partir d’environ 2012, selon l’équipe de recherche dirigée depuis Pretoria.

À l’Mammal Research Institute Whale Unit de l’Université de Pretoria, la chercheuse en chef Els Vermeulen attribue ce phénomène à la reprise des populations après des décennies de chasse commerciale. L’argument est solide. La Commission baleinière internationale rappelle que l’arrêt du prélèvement commercial, entré en vigueur en 1986, a ouvert une période de redressement pour plusieurs stocks de baleines. Ses synthèses récentes indiquent que les baleines à bosse de l’hémisphère Sud ont retrouvé une part importante de leur effectif historique, sans revenir complètement au niveau d’avant l’exploitation industrielle.

Cette remontée n’est pas uniforme dans toutes les mers du monde. Mais dans le corridor du Benguela, elle devient visible. La logique est simple : plus il y a de baleines, plus la probabilité de voir de grands groupes augmente. Les supergroupes ne relèvent donc pas d’un comportement mystérieux. Ils deviennent observables parce que la population se reconstitue et que l’aire d’alimentation offre suffisamment de ressources pour nourrir des rassemblements serrés. La recherche publiée par l’Université du Cap sur le phénomène dans le Southern Benguela va dans le même sens.

Le retour de ces groupes géants a aussi une lecture africaine très concrète. En Afrique du Sud, la mer n’est pas un décor. C’est un espace de travail, de mobilité et d’activité économique. Les côtes du Cap sont traversées par des routes maritimes denses. Elles servent aussi au tourisme d’observation, à la recherche, à la pêche et aux activités portuaires. Dans ce contexte, chaque hausse du nombre de cétacés oblige à mieux organiser l’espace maritime.

Conservation, navigation et économie bleue : la nouvelle ligne de crête

La bonne nouvelle écologique cache donc un dossier de gestion plus délicat. Plus de baleines veut dire plus de risques de collision avec les navires et plus de vigilance autour des engins de pêche. En Afrique du Sud, les autorités et les équipes de sauvetage alertent depuis plusieurs années sur les cas d’enchevêtrement et de choc avec des bateaux. Le département sud-africain chargé de l’environnement rappelle que la protection des espèces marines relève de son mandat de conservation et de gestion durable. Les règlements sur les espèces marines protégées imposent aussi des distances d’approche, y compris une règle de 300 mètres pour les baleines dans certains cas.

Ce point est crucial pour l’économie côtière. Une baleine visible attire les touristes. Une baleine heurtée ou empêtrée dans des cordages rappelle que la croissance de l’économie bleue ne peut pas se faire sans règles fines. C’est là que l’Afrique du Sud rejoint un débat plus large en Afrique australe : comment faire cohabiter ports, commerce international, pêche artisanale, surveillance environnementale et conservation des grands migrateurs ? Le sujet dépasse la seule émotion liée à une image spectaculaire.

Les chercheurs sud-africains avancent désormais un autre angle de risque : l’intensification du trafic maritime autour du cap de Bonne-Espérance. Selon les données citées par les scientifiques, les détours imposés par les tensions en mer Rouge ont accru le passage de navires autour de l’Afrique australe. Cela augmente mécaniquement l’exposition des cétacés aux collisions. Cette pression supplémentaire rappelle qu’une espèce peut se rétablir biologiquement tout en restant vulnérable aux activités humaines.

La portée continentale est nette. Ce qui se passe au large du Cap concerne aussi la Namibie et l’Angola, partenaires du Benguela Current Convention. Ce cadre régional montre qu’aucun grand animal marin ne se protège seul, ni dans un seul État. Les migrations, les courants et les chaînes alimentaires ne s’arrêtent pas aux frontières. À l’échelle de l’Union africaine, la scène sud-africaine rejoint ainsi un enjeu plus vaste : construire une gouvernance maritime africaine qui ne sépare pas conservation, science et développement.

Le message est clair. La multiplication des supergroupes de baleines à bosse n’est pas un folklore marin. C’est un indicateur de récupération biologique, mais aussi un test pour les politiques publiques. En Afrique du Sud, la question n’est plus seulement de célébrer le retour d’une espèce emblématique. Il faut désormais organiser la coexistence entre la faune, les navires et les usages humains d’un espace marin devenu stratégique. C’est là que se joue la suite.