Quand la colère des capitales africaines rencontre la rue sud-africaine
À Pretoria, le dossier migratoire n’est plus seulement une affaire intérieure. Il est devenu un test de crédibilité pour l’Afrique du Sud, puissance économique de l’Afrique australe, et un sujet de tension pour plusieurs pays africains qui voient leurs ressortissants pris dans des campagnes d’intimidation, de boycotts et, par endroits, de violence. Depuis juin 2026, Abuja, Accra et d’autres capitales ont multiplié les alertes, tandis que le gouvernement sud-africain affirme vouloir protéger toutes les personnes présentes sur son territoire et combattre la xénophobie.
Le débat dépasse les frontières sud-africaines parce qu’il touche à un pilier de l’intégration africaine : la libre circulation des personnes, des biens et des services. Il met aussi à l’épreuve la capacité de l’Union africaine et des communautés régionales à répondre vite quand des ressortissants africains sont visés dans un autre État du continent.
À Lungi, l’Afrique de l’Ouest hausse le ton
Le 19 juillet 2026, à Lungi, en Sierra Leone, la 69e session ordinaire de la CEDEAO a été l’un des principaux points de départ diplomatiques de cette séquence. Le site officiel de l’organisation confirme la tenue du sommet, qui a abouti à un communiqué final adopté le même jour.
Dans ce cadre, plusieurs États ouest-africains ont dénoncé les attaques visant des ressortissants africains en Afrique du Sud. Le Ghana avait déjà, le 1er juin 2026, déconseillé les voyages non essentiels vers ce pays après une hausse des attaques contre des Africains présentés par certains groupes comme des “vigilantes” anti-immigration. Accra disait alors avoir engagé des protestations diplomatiques, saisi l’Union africaine et facilité l’évacuation de ressortissants ghanéens affectés.
Le Nigeria a, lui aussi, durci le ton. Selon Africanews, les ministres des Affaires étrangères du Nigeria et du Ghana ont convenu, en marge des échanges de la CEDEAO, de porter la question devant l’Union africaine et de demander une réponse coordonnée, avec davantage de mécanismes de veille et de diplomatie préventive. Le média rapportait aussi qu’Abuja comptait demander réparation pour des biens abandonnés par des Nigérians rapatriés.
Pretoria entre gestion de l’ordre public et crise de confiance
Face à la montée des tensions, le gouvernement sud-africain défend une ligne double. D’un côté, il rejette la xénophobie et promet de protéger chaque personne présente dans le pays. Le président Cyril Ramaphosa a rappelé, le 7 juin 2026, que seuls les agents autorisés pouvaient faire appliquer la loi sur l’immigration et qu’aucun particulier n’avait le droit de demander des preuves de nationalité dans la rue.
De l’autre, Pretoria assume un durcissement de sa politique migratoire. Le chef de l’État a évoqué des failles dans la gestion des migrations, des cas de corruption et la finalisation d’une politique nationale de migration du travail, avec des quotas pour certains emplois occupés par des étrangers en situation régulière. Le gouvernement a aussi présenté des mesures sur l’enregistrement des activités informelles et sur le contrôle des identités.
Cette ligne de crête explique en partie la tension actuelle. Le pouvoir veut montrer qu’il combat l’illégalité sans cautionner les violences. Mais, sur le terrain, la distinction se brouille dès que des groupes s’érigent en juges de la présence étrangère. Le 17 juillet 2026, le comité interministériel sud-africain sur la migration a d’ailleurs reconnu des besoins d’assistance humanitaire pour des étrangers affectés par les tensions, tout en réaffirmant que l’État seul peut gérer la répatriation et que toute intimidation est illégale.
Ce que la crise change pour les migrants, l’économie informelle et la diplomatie africaine
Les effets sont immédiats pour les migrants. Ils touchent les travailleurs, les petits commerçants, les familles et les personnes déjà installées depuis des années dans les villes sud-africaines. Ils touchent aussi l’économie informelle, où l’accès au local commercial, à la marchandise et au transport dépend souvent d’équilibres fragiles. Quand la pression monte, les premières pertes sont concrètes : fermeture de boutiques, départs précipités, déplacements forcés, marchandises abandonnées. Le gouvernement sud-africain dit avoir mis en place des appuis humanitaires pour des personnes vulnérables, mais il reconnaît aussi que des ressortissants de plusieurs pays africains ont été concernés par des retours organisés avec leurs États d’origine.
Les chiffres avancés ces dernières semaines confirment l’ampleur du malaise, sans être toujours issus d’un comptage unique. L’AP a rapporté, le 5 juillet 2026, que deux Nigérians avaient été tués en Afrique du Sud lors de violences anti-immigrés. Le 13 juillet, la même agence indiquait que plusieurs pays africains avaient affrété avions et bus pour rapatrier leurs ressortissants, dans un contexte ayant déjà conduit à plus de 53 000 expulsions ou rapatriements depuis le début de l’année, selon les autorités sud-africaines.
Pour les gouvernements africains, l’enjeu est désormais politique. Le Ghana, le Nigeria et d’autres États veulent éviter que ces épisodes ne deviennent une norme acceptée. Ils demandent que l’Union africaine traite la question comme un problème continental, et pas comme une suite d’incidents bilatéraux. Cela renvoie à une idée simple : l’intégration africaine ne peut pas seulement avancer dans les traités et les discours. Elle doit aussi protéger, de manière égale, les Africains qui vivent, travaillent ou commercent dans un autre pays du continent.
Une alerte qui dépasse le seul cas sud-africain
La séquence en cours est un signal pour toute l’Afrique australe, où la mobilité transfrontalière est ancienne et structure l’emploi, le commerce et les liens familiaux. Elle est aussi un test pour la SADC, la Communauté de développement de l’Afrique australe, dont l’Afrique du Sud est un acteur central. Si Pretoria ne parvient pas à contenir les violences et à restaurer la confiance, le coût diplomatique sera durable, y compris dans ses relations commerciales et régionales.
À l’échelle continentale, la question dépasse enfin les seuls migrants visés. Elle oblige l’Union africaine à arbitrer entre plusieurs urgences : sécurité des personnes, lutte contre les discours de haine, gestion des frontières, circulation du travail et crédibilité du projet panafricain. C’est là que se jouera la suite : dans la capacité des États africains à transformer une crise récurrente en mécanismes communs, visibles et utiles, avant que la prochaine flambée ne referme, une fois encore, l’espace de la confiance.