Au Maroc, la surveillance numérique n’est plus seulement une affaire technique

À Rabat, le débat sur les outils d’interception ne touche pas seulement les services de sécurité. Il renvoie aussi à une question plus large : jusqu’où un État peut-il aller pour se protéger sans fragiliser la vie privée et la confiance publique ? Au Maroc, cette ligne de crête est au cœur d’une controverse installée depuis les révélations du Pegasus Project en 2021, puis relancée par de nouvelles enquêtes publiées en juillet 2026.

Le pays dispose pourtant d’un cadre juridique sur les données personnelles. La Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel rappelle que la Constitution marocaine garantit le droit à la vie privée et encadre l’information lorsque sont en jeu la défense nationale et la sûreté intérieure et extérieure de l’État. La loi 09-08 encadre, elle, le traitement des données à caractère personnel.

Ce que disent les nouvelles enquêtes

Les nouvelles révélations publiées le 16 juillet 2026 décrivent, à partir du témoignage d’un ancien agent de la Direction générale de la surveillance du territoire, dite DGST, et de documents internes, un arsenal de surveillance plus large que le seul logiciel Pegasus. Le consortium affirme que les services marocains ont eu recours à plusieurs technologies de cyberespionnage et d’interception, dans un usage présenté comme systématique sur plusieurs années.

Pegasus reste le nom le plus connu de ce dossier. Développé par la société israélienne NSO Group, ce logiciel espion a déjà été documenté au Maroc par Amnesty International dès 2019, puis à nouveau en 2022 sur le cas d’une militante sahraouie. Amnesty et Citizen Lab ont confirmé des traces techniques d’infection sur plusieurs téléphones ciblés.

Les enquêtes de 2026 vont plus loin et citent aussi d’autres outils : Cellebrite pour l’extraction de données de téléphones verrouillés, FinSpy pour l’infection d’ordinateurs et de mobiles, Hailstorm pour la localisation de terminaux via une fausse antenne relais, RCS de Hacking Team, Evident pour l’analyse de trafic internet, Reliant pour l’exploitation de données de communication, et Eagle, conçu par Amesys. Dans chaque cas, les journalistes décrivent des fonctions d’analyse, d’identification ou d’interception.

Ces affirmations restent des allégations journalistiques et techniques. Elles ne constituent pas, à ce stade, une décision de justice. C’est un point essentiel, car le dossier Pegasus a déjà donné lieu à des dénégations fermes des autorités marocaines, qui ont rejeté les accusations et, en 2021, annoncé vouloir examiner des « accusations infondées ».

Un débat qui dépasse la seule question sécuritaire

Le Maroc ne lit pas ce dossier dans un vide politique. Depuis plusieurs années, le royaume cherche à renforcer son appareil de sécurité, son influence diplomatique et sa souveraineté numérique. En parallèle, il reste lié à des règles nationales de protection des données et à des engagements internationaux sur les libertés fondamentales. Cette tension est au centre du débat : les mêmes outils peuvent servir à la lutte antiterroriste, à l’investigation judiciaire ou, s’ils sont mal encadrés, à une surveillance intrusive.

Le point sensible n’est donc pas seulement la possession de technologies avancées. C’est leur encadrement. Les organisations de défense des droits humains, dont Amnesty International, Human Rights Watch et Citizen Lab, demandent depuis des années un contrôle plus strict des ventes, des exportations et de l’usage de ces logiciels, car ils peuvent capter messages, appels, fichiers, micro et caméra, ou encore permettre de suivre un appareil et ses communications.

Au Maroc, les conséquences sont concrètes. Pour les autorités, ces outils renforcent une capacité d’enquête et de prévention. Pour les journalistes, les militants et certains avocats, ils font craindre une surveillance de leurs échanges professionnels et personnels. Amnesty avait déjà décrit, dès 2019, le ciblage de défenseurs des droits humains marocains. L’affaire a donc une portée nationale, mais aussi un effet dissuasif sur l’espace civique.

Cette question touche aussi l’économie numérique. Un pays qui veut attirer les investissements dans les télécoms, la fintech ou les services numériques doit rassurer sur la sécurité des données. Or, dans un contexte où les États africains accélèrent leur numérisation, la crédibilité d’un cadre de protection devient un actif stratégique. La CNDP marocaine existe précisément pour rappeler ce cadre.

Une affaire marocaine, mais un sujet africain et international

Le dossier dépasse largement Rabat. Il touche aux rapports entre États africains, fournisseurs étrangers de technologies de surveillance et contre-pouvoirs internes. Il rappelle aussi que la souveraineté numérique ne se résume pas aux infrastructures ou aux satellites ; elle concerne aussi les données, les traces laissées par les téléphones et le contrôle des communications.

Les nouvelles révélations publiées en juillet 2026 relancent par ailleurs une séquence judiciaire et diplomatique déjà ancienne. En France, l’enquête sur Pegasus se poursuit. Le consortium a indiqué que des magistrats français ont relevé un refus de coopération des autorités marocaines, lesquelles maintiennent qu’elles n’ont jamais acquis le logiciel. Cette ligne de défense, constante depuis 2021, reste au centre du contentieux.

À l’échelle continentale, l’affaire sert de test. Elle montre comment des capacités de renseignement de plus en plus sophistiquées circulent entre marchés privés, États et opérateurs spécialisés. Elle montre aussi qu’en Afrique du Nord comme ailleurs, la question n’est plus seulement celle de l’achat d’un outil, mais celle des garde-fous, des autorisations, du contrôle judiciaire et des recours possibles pour les personnes ciblées.

Ce que surveiller désormais, ce sont moins les slogans que les suites concrètes : évolution des procédures judiciaires en France, éventuels nouveaux éléments techniques, et position des autorités marocaines face à des allégations qui, à ce jour, restent contestées mais de plus en plus détaillées par des investigations internationales.