Dans les localités isolées du Soudan du Sud, la paix se mesure d’abord à l’accès à l’école et au dispensaire

À Bangolo, dans l’État de l’Équatoria occidental, les femmes ne décrivent pas seulement l’insécurité. Elles parlent aussi d’un quotidien où tomber malade, aller en classe ou faire soigner un enfant peut devenir une épreuve. Dans un pays où plus de deux tiers de la population ont besoin d’une aide vitale, la question n’est pas abstraite : elle touche la survie des familles, les revenus agricoles et la place des femmes dans la vie communautaire.

Ce décor local s’inscrit dans une trajectoire nationale plus large. Le Soudan du Sud reste pris dans une transition politique fragile, prolongée jusqu’en février 2027, avec des élections désormais attendues en décembre 2026. L’IGAD, organisation régionale d’Afrique de l’Est, continue d’y pousser le dialogue politique et la préparation du scrutin, tandis que l’ONU et ses agences restent engagées sur le terrain pour éviter qu’une crise politique ne se transforme en nouveau cycle de violences.

Ce que disent les habitantes de Bangolo

Lors d’une visite de la police des Nations unies dans le sud du pays, plusieurs habitantes de Bangolo ont évoqué le même enchaînement : maladies, manque de médicaments, écoles fragiles, déplacement forcé de familles. Dans un village comme celui-là, l’insécurité ne se limite pas aux armes. Elle s’installe aussi quand le centre de santé n’a rien à délivrer, quand les trajets deviennent risqués et quand les enfants quittent l’école trop tôt.

Les mots de Charity Fatna et de Nora Joseph résument ce qui revient souvent dans les zones rurales sud-soudanaises : la santé et l’éducation sont des lignes de front sociales. Quand les services publics se retirent, ce sont les femmes qui portent l’essentiel des conséquences immédiates. Elles cherchent les soins, assurent la nourriture, organisent les départs, puis reconstruisent quand les hommes ont rejoint un autre front, une autre ville ou un autre camp de déplacés. L’ONU rappelle d’ailleurs que les femmes et les filles restent parmi les premières touchées par la crise humanitaire du pays.

Cette réalité n’est pas isolée à Bangolo. En 2026, l’UNICEF estime que plus de 9,3 millions de personnes au Soudan du Sud ont besoin d’assistance, tandis que la FAO, le PAM et l’UNICEF alertent sur 7,8 millions de personnes exposées à une insécurité alimentaire aiguë entre avril et juillet 2026. Dans ce contexte, une école fermée ou une clinique vide n’est pas un simple contretemps : c’est un accélérateur de fragilité.

Les femmes comme actrices de paix, pas seulement comme victimes

La police des Nations unies met en avant un point souvent sous-estimé : les femmes sont aussi des médiatrices de paix dans leurs communautés. Selon son conseiller, leur participation aux négociations change la manière dont les hommes écoutent les compromis locaux. Cette lecture rejoint les priorités récentes des Nations unies dans le pays, où l’empowerment des femmes et des jeunes est présenté comme un investissement transversal pour la paix, la relance économique et la cohésion sociale.

Le 8 juillet 2026, le gouvernement sud-soudanais et plusieurs agences de l’ONU ont lancé deux initiatives de consolidation de la paix destinées à renforcer la leadership féminine, la cohésion sociale et les opportunités économiques. Le programme, annoncé à Yambio, prévoit aussi un appui à des jeunes susceptibles d’être entraînés dans la violence, avec des actions dans Jonglei, l’Équatoria occidental et la zone administrative de Pibor. L’idée est simple : réduire la vulnérabilité avant qu’elle ne se transforme en recrutement armé, violence communautaire ou exil forcé.

Ce choix d’intervention dit beaucoup du moment sud-soudanais. Dans un pays encore marqué par la rivalité entre le président Salva Kiir et l’ancien vice-président Riek Machar, les autorités et leurs partenaires savent que la sécurité ne dépend pas seulement des arrangements entre élites. Elle dépend aussi des routes, des marchés, des dispensaires, des écoles et des réseaux locaux de femmes capables de maintenir un minimum de vie sociale quand l’État recule.

Un enjeu local, mais aussi régional et continental

Le Soudan du Sud n’avance pas seul. Il est traversé par les effets de la guerre au Soudan voisin, par les déplacements de population, par les tensions sécuritaires dans l’arc Est africain et par la pression sur ses propres institutions. L’ONU signale que des centaines de milliers de personnes ont encore été déplacées cette année, notamment dans Jonglei, tandis que l’IOM avertit que les besoins liés au déplacement restent élevés dans le pays. Dans ce contexte, les États voisins, l’IGAD et l’Union africaine suivent de près chaque signe d’enlisement ou d’ouverture politique.

La portée continentale est claire. Si la transition sud-soudanaise échoue, c’est tout l’équilibre de l’Afrique de l’Est qui s’en ressent, depuis les flux de déplacés jusqu’aux échanges transfrontaliers et à la crédibilité des mécanismes régionaux de prévention des crises. Si elle tient, même imparfaitement, elle peut au contraire confirmer qu’un pays né de la guerre peut encore consolider ses institutions par la négociation, la présence communautaire et l’accès aux services essentiels. C’est ce que testent, à leur manière, les habitants de Bangolo comme les diplomates à Djouba.