La justice marocaine au ralenti, mais le débat dépasse la seule profession d’avocat

À Rabat, un conflit social touche désormais le cœur du système judiciaire marocain. Quand les avocats suspendent leurs prestations, ce ne sont pas seulement leurs cabinets qui ralentissent : ce sont aussi des audiences, des dossiers et, parfois, des droits de justiciables qui attendent déjà depuis des mois. Dans un pays où l’accès à la défense reste un marqueur concret de l’égalité devant la loi, la tension prend une portée qui dépasse la corporation.

Le dossier s’inscrit dans une réforme plus large de la justice marocaine, portée depuis plusieurs mois par le ministère de la Justice et par le Parlement. Le projet de loi n° 66.23 encadrant la profession d’avocat a été présenté à la Chambre des représentants en avril 2026, puis a poursuivi son parcours législatif jusqu’à son adoption par la Chambre des conseillers en juin. Dans le même temps, la Cour constitutionnelle, installée à Rabat, a rappelé sa fonction de contrôle de conformité des lois à la Constitution avant leur entrée en vigueur, dans les cas prévus par le texte fondamental.

Une grève reconduite, des prestations suspendues et une ligne de fracture nette

L’Association des barreaux du Maroc a maintenu, le lundi 20 juillet 2026, son mouvement de protestation contre le projet de loi. Selon les informations publiées ce jour-là, l’organisation a décidé de prolonger la grève et de conserver l’arrêt total des prestations professionnelles, ainsi que la suspension de l’assistance judiciaire, jusqu’à nouvel ordre. Cette position fait suite à plusieurs épisodes de mobilisation depuis le début de l’année, dont une nouvelle séquence de grève annoncée en juin.

Le point de crispation est clair. Les avocats reprochent aux pouvoirs publics d’avoir conduit la réforme sans concertation jugée suffisante et de vouloir redéfinir l’équilibre interne de la profession. Ils disent craindre un affaiblissement de l’autonomie des barreaux et de l’indépendance de la défense. De son côté, le ministère de la Justice défend un texte présenté comme une étape de modernisation, avec de nouvelles règles d’accès à la profession, un encadrement plus précis de la relation entre l’avocat et son client, et une organisation professionnelle rénovée.

Le différend ne porte donc pas seulement sur des détails techniques. Il touche à la place de l’avocat dans la chaîne de justice. Au Maroc, comme dans d’autres pays du Maghreb, la profession joue un rôle de charnière entre les citoyens et les tribunaux. Quand les barreaux bloquent l’activité, l’effet se mesure immédiatement pour les justiciables, mais aussi pour les greffes, les magistrats et les auxiliaires de justice qui travaillent déjà dans un système souvent chargé.

Ce que les avocats contestent, et ce que le gouvernement veut changer

Le projet de loi n° 66.23 a été présenté par le ministre de la Justice comme une réforme destinée à mieux organiser la profession et à la rapprocher des exigences actuelles du service public de la justice. Le texte évoque notamment un concours d’accès, une formation renforcée, une obligation accrue de formalisation du mandat, ainsi qu’un encadrement plus structuré des règles disciplinaires et de la gouvernance des barreaux. Le ministère soutient que cette mise à jour doit renforcer la transparence et l’efficacité.

Les barreaux, eux, lisent la réforme autrement. Ils estiment que certains articles risquent de réduire leurs marges d’organisation interne et de déplacer l’équilibre entre pouvoir public et défense. Dans leurs interventions publiques, plusieurs représentants ont insisté sur la nécessité de préserver l’avocat comme acteur indépendant, non comme simple exécutant d’un cadre administratif. Cette lecture a nourri les sit-in, les arrêts de travail et les appels à retirer le texte, plutôt qu’à l’amender.

La saisine de la Cour constitutionnelle n’a pas éteint le conflit. En droit marocain, cette juridiction vérifie la conformité des lois à la Constitution avant promulgation lorsqu’elle est saisie dans les formes prévues. Mais pour les avocats mobilisés, ce contrôle institutionnel ne répond pas à leur critique de fond : ils contestent la méthode d’élaboration du texte autant que son contenu. Autrement dit, la question n’est pas seulement de savoir si la loi est constitutionnelle, mais si elle a été construite avec ceux qu’elle régit.

Un bras de fer professionnel aux effets très concrets pour les citoyens

Dans les grandes villes, la suspension de l’assistance judiciaire crée d’abord un embouteillage institutionnel. Les personnes les plus modestes, qui dépendent de l’aide juridictionnelle, sont les premières exposées au retard. Dans les tribunaux de Rabat, Casablanca, Fès, Tanger ou Marrakech, la grève ne se limite pas à un signal corporatiste : elle peut allonger des délais déjà sensibles dans des affaires civiles, pénales ou familiales.

Pour les avocats, la mobilisation est aussi un test de solidarité interne. Les barreaux du Royaume n’ont pas tous réagi de la même manière. Des divisions sont apparues entre villes, certaines structures continuant l’activité alors que d’autres ont rejoint l’arrêt de travail. Cette diversité montre un espace professionnel vivant, mais aussi traversé par des intérêts et des cultures de barreau distinctes. À Rabat, la capitale administrative et judiciaire, le ton de la contestation est souvent plus dur, car les arbitrages y sont plus visibles et plus politiques.

Au-delà de la profession, le débat pose une question classique mais décisive : comment réformer une justice sans fragiliser ceux qui défendent les citoyens ? Le gouvernement cherche à moderniser un secteur essentiel. Les avocats, eux, veulent éviter qu’une modernisation mal calibrée ne transforme l’organisation de la profession en instrument de contrôle. Entre ces deux lectures, la place de Rabat comme centre de décision est centrale, car c’est là que se croisent le Parlement, le ministère de la Justice et la Cour constitutionnelle.

Une affaire marocaine, mais un signal suivi bien au-delà de Rabat

Ce dossier dépasse le seul cadre marocain parce qu’il touche à un sujet partagé sur le continent : l’équilibre entre réforme de l’État, indépendance des professions juridiques et confiance dans l’institution judiciaire. Dans plusieurs pays africains, les réformes de la justice butent sur la même difficulté. Elles promettent plus d’efficacité, mais suscitent souvent des soupçons de recentralisation ou de réduction des contre-pouvoirs. Le Maroc, qui cherche depuis des années à consolider une image de réforme institutionnelle, sait que la manière compte autant que le contenu.

La suite dépendra du rythme des institutions. Si la Cour constitutionnelle valide le texte, la tension politique avec les barreaux ne disparaîtra pas pour autant. Si elle formule des réserves, le Parlement devra reprendre sa copie. Dans les deux cas, la séquence dira quelque chose d’important sur la capacité du Maroc à faire avancer des réformes sensibles sans rompre le dialogue avec ses corps intermédiaires. Pour l’instant, les avocats maintiennent la pression, et la justice marocaine continue de fonctionner avec une partie de ses acteurs en retrait.