Quand l’énergie devient une question de souveraineté quotidienne

À Cotonou, à Lomé comme à Abidjan, le débat sur le gaz n’est plus réservé aux ingénieurs. Il touche désormais la facture d’électricité, la stabilité des centrales thermiques et la capacité des États à sécuriser l’approvisionnement de leurs villes, de leurs ports et de leurs zones industrielles. Dans cette partie de l’Afrique de l’Ouest, l’équation est devenue plus simple à formuler, mais plus difficile à résoudre : comment sortir d’une dépendance excessive à une seule source, sans renoncer à l’intégration régionale ?

Cette interrogation arrive dans un contexte où les États ouest-africains veulent renforcer leurs interconnexions énergétiques. La CEDEAO a longtemps porté l’idée d’un marché régional du gaz, et le West African Gas Pipeline, conçu à la fin des années 1990, a incarné cette ambition. Mais l’expérience montre aussi ses limites : quand un maillon se fragilise, tout le système trinque. Les coupures et les tensions d’approvisionnement observées ces dernières années au Togo rappellent qu’une architecture énergétique régionale ne vaut que si elle repose sur plusieurs points d’appui, et non sur un seul fournisseur dominant.

Du corridor nigérian à une logique de réseau

Le West African Gas Pipeline a été signé par le Bénin, le Ghana, le Nigeria et le Togo en 1995, puis encadré par un accord intergouvernemental en 2000. Le gaz a atteint le Ghana dès 2008, et le démarrage commercial a été fixé au 1er mars 2011. Pendant plus d’une décennie, ce corridor a structuré l’alimentation de plusieurs centrales thermiques de la sous-région. Il a aussi installé une dépendance claire : quand la production ou le transport nigérian ralentissent, les pays importateurs encaissent immédiatement le choc.

Les autorités togolaises ont elles-mêmes expliqué, en avril 2024, que des travaux majeurs sur les installations de production de gaz naturel au Nigeria avaient réduit les volumes destinés au Togo, au Bénin et au Ghana. Le ministère togolais de l’Énergie a alors relié ces tensions aux délestages et au recours à des combustibles de substitution. Autrement dit, la question n’est pas abstraite : elle pèse directement sur le coût de production de l’électricité et sur la stabilité du réseau.

C’est dans ce cadre que PRIME-GAS prend forme. Les documents préparatoires de la Banque mondiale montrent que le projet vise la Côte d’Ivoire, le Togo et le Bénin, avec trois objectifs précis : préparer des solutions d’approvisionnement à court terme, investir dans des infrastructures gazières nationales et régionales, et renforcer les capacités institutionnelles pour la chaîne de valeur du gaz et le commerce régional. Le document béninois de mai 2026 évoque aussi des options de gazoducs virtuels, par exemple des barges ou des camions, depuis le port d’Abidjan vers Lomé et Cotonou.

La Côte d’Ivoire change de statut

Le basculement est particulièrement visible en Côte d’Ivoire. Abidjan ne se contente plus d’être un consommateur potentiel du gaz régional. Le pays veut aussi devenir un producteur et un pôle de redistribution. En mai 2026, les autorités ivoiriennes ont confirmé que la troisième phase du gisement Baleine, développée par Eni, Petroci et Vitol, doit encore renforcer la place du gaz dans la stratégie énergétique nationale. Le ministre ivoirien des Mines, du Pétrole et de l’Énergie a également présenté, à Washington en avril 2026, le gaz naturel comme un pilier de la souveraineté énergétique ivoirienne.

Cette évolution change la géographie du dossier. Le Bénin et le Togo cherchent surtout à sécuriser des volumes réguliers pour alimenter leurs centrales et réduire la vulnérabilité de leurs systèmes électriques. La Côte d’Ivoire, elle, dispose déjà d’une base productive et d’un port capable de soutenir une logistique régionale plus ambitieuse. Le projet PRIME-GAS ne juxtapose donc pas trois situations identiques. Il met ensemble trois intérêts différents, mais complémentaires : importer, sécuriser et redistribuer.

Les tentatives nationales passées montrent pourquoi cette approche collective gagne du terrain. En Côte d’Ivoire, un terminal de regazéification à Vridi avait été annoncé en 2017, sans aboutir à une mise en service publique opérationnelle. Au Bénin, un accord signé en 2019 prévoyait un terminal flottant d’importation et de regazéification destiné notamment à la centrale de Maria Gléta. Au Togo, une coopération lancée en 2018 avec la Guinée équatoriale devait porter le projet LNG2Africa. Aucun de ces schémas n’a suffi, à lui seul, à faire émerger une solution durable.

Ce que PRIME-GAS peut changer concrètement

L’intérêt du projet est d’abord financier. Trois marchés de taille limitée ont peu de chances, chacun de son côté, d’amortir des terminaux GNL, des unités de regazéification, des moyens de stockage et des liaisons de transport. En regroupant la demande, les États espèrent améliorer leur pouvoir de négociation face aux fournisseurs internationaux et rendre leurs projets plus bancables pour les investisseurs privés. La Banque mondiale classe d’ailleurs le projet comme sensible sur le plan environnemental et social, ce qui montre qu’il ne s’agit pas d’un simple exercice administratif, mais d’une infrastructure lourde avec des impacts à anticiper.

L’enjeu est aussi industriel. Une fourniture plus stable de gaz peut sécuriser les centrales thermiques, lisser les coûts de production et réduire la dépendance à des combustibles plus chers. Pour les gouvernements, cela peut limiter la fréquence des délestages. Pour les ménages et les petites entreprises, cela peut surtout réduire les à-coups qui pénalisent les ateliers, les commerces, les services et le transport urbain. Pour les industries, le gaz reste un facteur de compétitivité, notamment dans les zones portuaires et les pôles manufacturiers.

Le projet ouvre aussi une question de gouvernance. Une chaîne gazière régionale suppose des règles claires entre États, régulateurs, opérateurs et communautés affectées par les tracés. Les consultations publiques et les études d’impact mentionnées dans les documents préparatoires seront donc décisives. Sans cadre lisible, la mutualisation peut vite se transformer en source de blocage. Avec un cadre crédible, elle peut au contraire devenir un instrument d’intégration ouest-africaine plus concret que bien des déclarations de sommet.

Une étape régionale à suivre de près

À l’échelle continentale, PRIME-GAS illustre une tendance plus large : plusieurs pays africains ne veulent plus seulement importer de l’énergie, ils veulent organiser des chaînes régionales de valeur. Cela concerne ici la CEDEAO, mais le signal vaut au-delà. Le gaz, longtemps pensé pays par pays, est désormais traité comme un actif de coopération. La Côte d’Ivoire, le Bénin et le Togo testent une idée simple : la sécurité énergétique se construit mieux à trois qu’isolément.

La suite dépendra de la maturation des études, des arbitrages d’investissement et du calendrier de mise en œuvre. Les documents publics publiés en avril et en mai 2026 montrent que le chantier est entré dans une phase concrète de préparation. Reste désormais à transformer cette architecture annoncée en infrastructures réellement raccordées, capables d’alimenter durablement les marchés concernés et de consolider un corridor énergétique ouest-africain moins vulnérable aux secousses du voisin nigérian.