Au Sénégal, la bataille de l’information ne se joue plus seulement dans les rédactions
À Dakar, un article ne voyage pas seul. Il peut être partagé, repris, payé, puis réinjecté dans l’espace public avec une apparence de normalité. Dans un pays où la presse en ligne dépend fortement de la publicité et de ressources fragiles, cette vulnérabilité devient un enjeu politique autant qu’éditorial.
Le Sénégal n’est pas un cas isolé. En Afrique de l’Ouest, les campagnes d’influence étrangères circulent dans un environnement déjà tendu par les transitions militaires, les tensions sécuritaires et la concurrence entre récits géopolitiques. La CEDEAO, qui dit suivre de près la stabilité démocratique et sécuritaire de la région, a elle-même rappelé fin 2024 que la zone reste exposée au terrorisme, aux atteintes au processus démocratique et aux effets des conflits extérieurs, notamment en Ukraine.
Ce que révèle la fuite de documents
Les documents analysés par plusieurs rédactions montrent l’existence d’un dispositif russe présenté en interne sous le nom de « Compagnie », rattaché à Africa Politology. Selon ces pièces, cette structure aurait diffusé 644 articles de propagande ou de désinformation dans au moins 35 médias d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale entre juin et novembre 2024, pour un coût supérieur à 300 000 dollars. Ces chiffres sont repris par plusieurs sources indépendantes qui ont eu accès au dossier.
À Dakar, le cas de PressAfrik a retenu l’attention. Son directeur de publication, Ibrahima Lissa Faye, a expliqué avoir appris quatorze ou plutôt treize articles pro-russes avaient été publiés sur son site. La distinction compte : dans ce type d’affaire, le détail factuel doit être tenu avec prudence, car les campagnes de manipulation jouent souvent sur l’approximation et la circulation rapide des contenus. PressAfrik figure par ailleurs parmi les médias sénégalais certifiés JTI, un label de transparence et de responsabilité éditoriale.
L’affaire ne dit pas seulement quelque chose sur Moscou. Elle dit aussi quelque chose sur le marché médiatique sénégalais. Un rapport sur le marché en ligne au Sénégal souligne que la plupart des médias reposent sur des ressources limitées, que les ventes ne couvrent pas les coûts et que la publicité est inégalement répartie. Les sites d’information se financent souvent par la publicité programmatique et les contenus sponsorisés. Quand la trésorerie est tendue, la frontière entre information, publireportage et contenu commandé peut devenir plus poreuse.
Pourquoi Dakar compte dans cette géographie de l’influence
Le Sénégal occupe une place particulière dans l’Ouest africain. Dakar reste un centre régional de presse, de diplomatie et de circulation des idées. C’est aussi un pays où le débat public est suivi de près, notamment depuis les séquences électorales récentes et les controverses sur la désinformation. En 2024, Africa Check a lancé l’alliance #SaytuSEN2024 avec plusieurs médias et écoles de journalisme pour contenir la propagation de fausses informations autour de la présidentielle. Le terme « saytu », en wolof, renvoie à l’idée de surveiller et vérifier.
Cette mobilisation locale montre qu’une réponse purement sécuritaire ne suffit pas. Le problème est aussi technique, économique et professionnel. Un média fragile, peu outillé en vérification, peut devenir une porte d’entrée pour des réseaux qui achètent du volume, de la visibilité ou du silence. À l’inverse, des médias mieux structurés, dotés de règles de transparence, résistent davantage. La certification JTI accordée à PressAfrik et à Financial Afrik va dans ce sens : elle signale que plusieurs rédactions sénégalaises cherchent à rendre visibles leurs standards, à un moment où la confiance du public se construit difficilement.
L’enjeu dépasse la seule rivalité Russie-Occident. Les narratifs pro-russes rencontrent parfois un terrain favorable lorsqu’ils se greffent sur des frustrations réelles : mémoire coloniale, rejet des ingérences, déception face à certains partenaires extérieurs, ou quête de souveraineté. Le risque, pour les lecteurs, est de confondre critique légitime et propagande calibrée. Le risque, pour les rédactions, est de perdre leur fonction de filtre.
Un test pour les médias, mais aussi pour la souveraineté informationnelle africaine
Ce dossier résonne au-delà du Sénégal. Au Sahel, la guerre des récits accompagne la recomposition des alliances. Dans l’espace CEDEAO, où coexistent encore des trajectoires démocratiques et des transitions militaires, la maîtrise de l’information est devenue un sujet de sécurité publique. Les campagnes de désinformation ne cherchent pas seulement à convaincre. Elles cherchent à fatiguer, brouiller, diviser et délégitimer.
Pour le Sénégal, l’enjeu immédiat est double. D’un côté, protéger les rédactions contre les chaînes d’intermédiation opaques. De l’autre, renforcer les conditions matérielles d’un journalisme indépendant. Tant que la presse en ligne restera exposée à la précarité économique, les opérations d’influence trouveront des relais, parfois sans même avoir besoin d’un véritable enrôlement idéologique.
À l’échelle continentale, l’affaire rappelle qu’une souveraineté numérique et informationnelle ne se décrète pas. Elle se construit par la vérification, la transparence des financements, la formation des journalistes et la consolidation d’écosystèmes médiatiques africains capables de tenir face aux opérations d’influence étrangères. Le sujet ne s’arrête pas à un pays ni à une seule puissance. Il touche la manière dont l’Afrique produit, protège et défend ses propres récits.