Quand les règles existent mais que les routes manquent
Sur le papier, la Zone de libre-échange continentale africaine a changé d’échelle. Dans les faits, une grande partie des très petites entreprises, des ateliers familiaux et des jeunes sociétés de services continue de commercer comme avant : avec des frontières lentes, des coûts de transport élevés, des normes mal connues et des avances de trésorerie difficiles à obtenir. C’est là que se joue l’écart le plus visible entre un marché continental de plus de 1,3 milliard d’habitants et le quotidien d’une vendeuse, d’un transformateur agroalimentaire ou d’un assembleur d’équipements à Lomé, à Accra, à Nairobi ou à Alexandrie.
La ZLECAf n’est pas un projet récent, même si sa mise en œuvre reste incomplète. L’accord a été signé en mars 2018, est entré en vigueur le 30 mai 2019 et les échanges préférentiels ont commencé le 1er janvier 2021. Depuis, l’Union africaine et le secrétariat de la ZLECAf ont multiplié les chantiers techniques : règles d’origine, facilitation des échanges, résolution des barrières non tarifaires et, plus récemment, protocole sur le commerce numérique adopté en février 2024. Pour les entreprises, le message est clair : le cadre progresse, mais l’accès réel au marché dépend toujours de la capacité à produire, transporter, certifier et être payé.
Les petites entreprises, maillon décisif mais encore fragile
Le Centre du commerce international rappelle depuis plusieurs années que le commerce doit être pensé à hauteur d’entreprise, surtout pour les micro, petites et moyennes entreprises. L’organisation travaille sur les mesures non tarifaires, la transparence réglementaire, la certification durable et l’accès au financement du commerce, parce que ce sont précisément ces points qui bloquent le plus souvent les petites structures. Autrement dit, une entreprise peut avoir un produit demandé, sans pour autant pouvoir le faire passer la frontière au bon coût, au bon moment et avec les bons documents.
Les blocages sont connus. Les enquêtes et analyses de l’ONU décrivent des barrières non tarifaires encore lourdes, des lenteurs douanières, une logistique inégale et un accès limité au financement, surtout pour les structures informelles ou semi-formelles qui dominent l’économie africaine. L’UNCTAD et le PNUD soulignent aussi que la réussite de la ZLECAf dépendra de l’usage des outils numériques, de l’harmonisation des procédures et d’investissements concrets dans les corridors, les ports, les plateformes logistiques et les paiements transfrontaliers. Sans cela, le grand marché reste une promesse plus qu’un débouché.
La lecture africaine du sujet est importante. La ZLECAf n’a pas été conçue pour les seules grandes entreprises exportatrices. Elle doit aussi intégrer les femmes commerçantes, les jeunes pousses industrielles, les transformateurs locaux et les entrepreneurs installés hors des capitales. Le protocole sur le commerce numérique adopté en 2024 va dans ce sens, puisqu’il vise explicitement l’inclusion des micro, petites et moyennes entreprises, des communautés rurales et des groupes souvent laissés à l’écart des chaînes de valeur formelles. Mais une règle continentale n’efface pas, à elle seule, les coûts de connexion, les écarts de compétences et les inégalités d’accès au crédit.
À Lomé, l’assemblage local cherche sa place
Le Togo illustre ce que la ZLECAf peut encourager quand elle rencontre une stratégie industrielle nationale. À Lomé, la société Matrix Industrie affirme concevoir et assembler des ordinateurs, des cartes électroniques et d’autres équipements à partir d’un ancrage local, tout en important l’essentiel des composants. L’entreprise se présente comme installée à la Plateforme industrielle d’Adétikopé, zone pensée pour attirer l’assemblage léger, la transformation et les activités orientées vers l’export régional.
L’enjeu va au-delà de l’image d’une marque locale. L’assemblage d’ordinateurs crée peu de valeur s’il reste isolé, mais il devient stratégique s’il nourrit un tissu de formation, de maintenance, de sous-traitance et de services. Dans un pays où les marges industrielles restent étroites, chaque poste qualifié compte : ingénieurs, techniciens, logisticiens, vendeurs spécialisés, réparateurs. Le signal envoyé est aussi politique : le Togo ne veut pas seulement consommer des produits venus d’Asie ou d’Europe ; il cherche à tester des chaînes de valeur plus courtes, capables de répondre à des besoins ouest-africains.
Cette dynamique reste toutefois conditionnée par un point simple : les composants, les machines et parfois les savoir-faire viennent encore de l’extérieur. C’est précisément là que la ZLECAf peut devenir utile, si elle réduit les coûts de circulation des biens intermédiaires, facilite la reconnaissance des normes et ouvre des débouchés régionaux à des produits assemblés en Afrique de l’Ouest. Pour l’instant, l’exemple togolais montre surtout qu’une base industrielle existe, mais qu’elle a besoin de marchés plus accessibles, d’énergie fiable et de formations techniques en volume.
En Égypte, le recyclage profite d’une tension sur les matières premières
Plus au nord, l’Égypte montre une autre facette du même sujet : l’économie circulaire. Les autorités du Caire ont fixé un objectif de 60 % de recyclage des déchets municipaux d’ici 2027, contre 10 % au lancement du système moderne de gestion des déchets en 2018. Elles ont aussi lancé des campagnes pilotes sur les plastiques et les emballages, avec des normes nouvelles et des programmes de montée en capacité pour les petites et moyennes entreprises. Le recyclage n’est donc plus seulement une activité de récupération ; il devient un segment industriel que l’État tente d’organiser.
Dans ce contexte, les recycleurs informels et semi-formels du Caire, notamment autour de ce que l’on appelle souvent « Garbage City », trouvent des débouchés plus réguliers lorsque les fabricants cherchent des plastiques recyclés localement. Plusieurs sources officielles du gouvernorat du Caire indiquent d’ailleurs que les campagnes récentes ont associé entreprises privées, régulateur des déchets et ministères pour créer une vraie chaîne de valeur autour des matériaux recyclés. La logique est économique autant qu’environnementale : sécuriser des intrants, réduire les importations et répondre à des exigences croissantes de durabilité, y compris pour les marchés d’exportation.
La pénurie ou la tension sur certaines matières premières ne transforme pas automatiquement le recyclage en secteur prospère. Elle révèle plutôt une vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement. Quand les importations sont perturbées ou deviennent trop chères, les industriels se tournent vers des matériaux de substitution. Les recycleurs locaux gagnent alors en importance, mais seulement si la collecte, le tri, la qualité et le prix suivent. L’Égypte montre ici une tendance continentale : la compétitivité future passera aussi par la capacité à réutiliser localement ce qui est déjà produit et consommé.
Une intégration continentale encore inégale, mais déjà visible
Le fil conducteur est là. La ZLECAf ne réussira pas seulement par ses textes, mais par la manière dont elle aidera des entreprises réelles à vendre, recruter, produire et encaisser. Le chantier du commerce numérique, la réduction des barrières non tarifaires et les outils de suivi des obstacles sont des avancées utiles. Mais le test décisif reste concret : un ordinateur assemblé au Togo, un plastique recyclé au Caire, un produit transformé au Ghana ou un intrant textile au Kenya doivent pouvoir circuler plus vite et à moindre coût entre pays africains. C’est à cette condition que le marché continental cessera d’être un horizon et deviendra un outil de développement partagé.