Quand la réforme avance, le contrôle doit suivre

En Tunisie, les grands chantiers éducatifs ne se résument pas aux bâtiments, aux bus scolaires ou aux tableaux numériques. Sans présence régulière dans les classes, une réforme peut s’afficher dans les chiffres sans se traduire dans les apprentissages. C’est là que l’inspection pédagogique du primaire devient décisive, surtout dans un système qui compte 4 577 écoles primaires publiques et où les écarts de qualité se voient souvent d’abord dans les salles de classe, pas dans les discours.

Le gouvernement tunisien a justement remis ce dossier au centre de l’agenda éducatif au moment où le pays prépare son plan de développement 2026-2030. À Tunis, les autorités ont présenté la réforme de l’éducation comme un pilier de l’action publique, avec une attention affichée pour la modernisation des services, le numérique et le suivi des politiques publiques. Mais l’encadrement pédagogique reste un maillon fragile, alors même que le pilotage d’un système scolaire dépend autant de la construction d’écoles que de l’observation du travail pédagogique.

Un vide de près de dix ans dans un métier clé

Le 29 août 2026, à Nabeul, le ministre tunisien de l’Éducation, Noureddine Nouri, a présidé la cérémonie de remise de diplômes de la promotion 2025-2026 des inspecteurs du primaire. Cette promotion compte 145 lauréats, répartis entre 99 spécialistes de l’arabe, 41 du français et 5 de l’anglais. Leur arrivée met fin à une période de presque dix ans sans renouvellement du corps d’inspection du primaire, selon les éléments recoupés par la presse tunisienne et des médias locaux.

Le problème n’était pas nouveau. Dès mars 2024, le directeur général de l’inspection générale de la pédagogie alertait sur un corps qui se réduisait d’année en année à cause des départs à la retraite. La question avait alors été posée publiquement dans un forum national consacré aux compétences des inspecteurs. Deux ans plus tard, le ministre reconnaissait devant l’Assemblée des représentants du peuple que l’inspection devait être renforcée. Entre-temps, le plan de réforme 2026-2030 avait surtout mis l’accent sur les programmes, le temps scolaire et la numérisation, sans faire de l’inspection un axe visible de premier rang.

Ce décalage est important. Un système scolaire peut rénover ses murs, accélérer ses investissements et changer ses outils. Mais sans inspecteurs en nombre suffisant, il vérifie mal ce qui se passe réellement dans les classes. Or la qualité de l’enseignement se joue justement dans l’application concrète des programmes, dans l’accompagnement des enseignants et dans le repérage des difficultés d’apprentissage.

Des dépenses visibles, des effets pédagogiques à mesurer

Sur les cinq dernières années, les autorités tunisiennes disent avoir engagé environ 1,5 milliard de dinars dans les infrastructures éducatives, avec plus de 5 500 interventions dans quelque 3 300 établissements. Pour 2026, l’investissement annoncé pour l’éducation atteint 717 millions de dinars. Les budgets publics montrent donc un effort réel sur les moyens matériels. La question est désormais celle du rendement pédagogique de ces dépenses.

Les statistiques officielles confirment que le primaire tunisien fonctionne à grande échelle. L’année scolaire 2024-2025 compte 4 593 écoles dans l’ensemble du secteur, dont 4 577 écoles primaires publiques. Elle enregistre aussi 1 184 438 élèves, avec 71 412 enseignants dans le primaire public. Cette masse administrative et humaine exige un contrôle régulier, surtout dans un pays où l’offre éducative est très inégale selon les régions et où certaines écoles restent confrontées à des manques en eau, en entretien ou en sécurité.

Le ministère publie en outre un taux de réussite de 93,5 % pour le primaire en 2023-2024, tandis que les tableaux statistiques montrent une progression des taux de passage au cycle primaire sur plusieurs années. Ces résultats bruts ne disent pas tout. Ils ne mesurent ni les acquis réels en lecture, ni la solidité des apprentissages, ni les écarts entre zones urbaines et zones plus isolées. C’est précisément pour réduire cet angle mort que l’inspection pédagogique reste indispensable.

Ce que change le retour des inspecteurs

L’arrivée des 145 nouveaux inspecteurs ne réglera pas à elle seule le problème. Elle redonne toutefois au ministère un instrument de suivi que la Tunisie avait laissé s’étioler. Dans une école primaire, l’inspection ne sert pas seulement à contrôler. Elle sert aussi à accompagner, à observer les pratiques, à harmoniser les méthodes et à corriger les écarts entre les textes et la réalité du terrain. Sans ce relais, les réformes restent plus vulnérables aux effets d’annonce.

Pour les enseignants, ce renfort peut signifier davantage de présence institutionnelle, mais aussi plus d’appui dans la mise en œuvre des programmes. Pour les familles, il peut contribuer à rendre les résultats scolaires plus lisibles. Pour l’administration, il offre un outil de remontée d’informations plus précis sur les besoins des écoles. Et pour les élèves, l’enjeu est simple : transformer une scolarisation presque universelle en apprentissages mieux assurés.

Cette séquence tunisienne dépasse le seul cadre national. Dans l’espace maghrébin comme à l’échelle africaine, beaucoup de systèmes éducatifs investissent d’abord dans les infrastructures et la numérisation, puis découvrent que la réussite dépend aussi du suivi pédagogique. La Tunisie, membre de l’Union africaine et pays du Maghreb, illustre ce point avec une clarté particulière : moderniser l’école demande autant d’exécution budgétaire que de contrôle de terrain. Le prochain test sera celui de la capacité du ministère à inscrire durablement l’inspection dans sa réforme 2026-2030 et à en faire un levier stable, non un rattrapage ponctuel.