Quand la lumière vacille, c’est toute l’économie quotidienne qui ralentit
À Lomé, une coupure ne s’arrête pas à un salon plongé dans le noir. Elle touche les commerces de quartier, les ateliers, les pompes à eau, les cliniques privées et les petites unités de transformation qui travaillent au fil de la journée. Au Togo, l’électricité reste un marqueur de souveraineté pratique : sans réseau stable, l’activité urbaine comme l’activité informelle absorbent immédiatement le choc. Le signal envoyé cette semaine est donc simple : la maintenance d’une centrale n’est pas un détail technique, mais un test de résilience pour tout le système.
Le pays avance pourtant dans un cadre déjà balisé. Les autorités togolaises ont fixé l’accès universel à l’électricité à l’horizon 2030, avec une stratégie qui combine production, transport, distribution et diversification du mix énergétique. Dans cette architecture, la Communauté électrique du Bénin, qui achète l’énergie pour le Togo et le Bénin, joue aussi un rôle de stabilisation régionale. Autrement dit, l’équilibre du réseau togolais dépend à la fois de ses propres centrales et de ses interconnexions ouest-africaines.
Une maintenance programmée sur Kékéli, entre prévention et contrainte
La Compagnie Énergie Électrique du Togo a annoncé des perturbations temporaires entre le 31 juillet et le 6 août 2026, le temps de travaux de maintenance sur les équipements de la centrale thermique Kékéli Efficient Power. Cette installation, mise en service en 2021 à Lomé, dispose d’une capacité de 65 MW et a été pensée comme un appui majeur à l’offre électrique nationale. Le ministère chargé de l’Énergie rappelle qu’elle s’inscrit dans un partenariat public-privé et dans une logique de renforcement durable du système.
Le choix de la maintenance n’a rien d’exceptionnel. En septembre 2024 déjà, un chantier similaire avait entraîné des perturbations sur le réseau, selon la CEET. Le distributeur public explique que ces opérations servent à prévenir des pannes plus lourdes et à améliorer la fiabilité des équipements. Sur le plan technique, l’argument est cohérent : mieux vaut une interruption limitée qu’une avarie prolongée. Sur le plan social, en revanche, chaque fenêtre de coupure rappelle la fragilité d’un système encore sous tension.
La CEET a également affirmé que toutes les dispositions sont prises pour réduire l’impact sur les ménages. Dans un autre communiqué publié cet été, le distributeur a déjà montré qu’il recourt régulièrement à des travaux programmés sur le réseau de Lomé et de ses environs, avec des plages horaires précises et des zones ciblées. Cette méthode limite le flou, mais elle souligne aussi l’ampleur des ajustements permanents que réclame la fourniture électrique dans la capitale togolaise.
Pourquoi les coupures reviennent malgré les investissements
Le gouvernement a reconnu fin juin devant l’Assemblée nationale que les coupures observées dans plusieurs localités du pays relèvent d’un faisceau de causes : incidents techniques, travaux de maintenance, forte progression de la demande et difficultés d’approvisionnement via les interconnexions avec les pays voisins. Cette explication est importante, car elle évite une lecture simpliste. Le problème ne vient pas d’un seul maillon, mais d’un système où production nationale, importations et distribution doivent avancer ensemble.
À Lomé, la demande pèse particulièrement lourd. La CEET indique que la capitale concentre environ 80 % de la pointe nationale. Cela signifie que la moindre tension sur le réseau se voit d’abord dans le Grand Lomé, avant de se diffuser vers d’autres localités. Pour les entreprises, l’impact se mesure en heures perdues, en coûts de redémarrage et parfois en équipements endommagés. Pour les ménages, il se traduit par des dépenses supplémentaires, des frigos qui se détraquent, des activités domestiques décalées et une organisation quotidienne plus coûteuse.
Ce contexte ne doit pas masquer les progrès déjà engagés. Le document de politique générale du gouvernement mentionne une hausse de la capacité installée et une progression du taux d’accès à l’électricité entre 2020 et 2024. Le pays ajoute aussi de nouvelles briques : solaire à Dapaong, renforcement des lignes, meilleure gestion du réseau et projets de production additionnelle. Mais ces avancées prennent du temps à se traduire en stabilité visible pour les usagers. En pratique, la transition énergétique se joue autant dans les centrales que dans les câbles, les postes sources et la maintenance régulière.
Ce que révèle l’épisode togolais à l’échelle ouest-africaine
Le cas togolais dépasse la seule question d’une centrale en entretien. Il rappelle une réalité partagée par plusieurs réseaux électriques ouest-africains : la demande croît plus vite que les marges de sécurité, tandis que les États cherchent à réduire leur dépendance aux importations d’énergie. Dans la sous-région, l’intégration électrique progresse, mais elle reste vulnérable aux chocs techniques, aux disponibilités de combustible et aux aléas de coordination entre opérateurs.
Pour les autorités togolaises, l’enjeu est double. D’un côté, il faut éviter que les coupures répétées n’abîment la confiance des usagers et le climat des affaires. De l’autre, il faut poursuivre les investissements sans créer l’illusion qu’une nouvelle centrale suffit à tout régler. Une centrale thermique de 65 MW aide, mais elle ne remplace ni un réseau robuste ni une gestion fine de la demande. C’est précisément là que se joue la crédibilité de l’objectif 2030 : non pas seulement produire davantage, mais fournir plus régulièrement, dans les quartiers de Lomé comme dans les villes secondaires.
La portée continentale est claire. Le Togo illustre le défi que rencontrent de nombreux pays africains : sécuriser l’alimentation électrique tout en construisant des systèmes plus autonomes, plus diversifiés et mieux interconnectés. À court terme, la période du 31 juillet au 6 août servira donc de test. Si la maintenance de Kékéli se déroule sans incident majeur, elle confortera l’idée qu’un entretien bien préparé peut renforcer la fiabilité du réseau. Si les perturbations débordent le cadre annoncé, elles rappelleront qu’en matière d’électricité, la stabilité reste un travail de longue haleine.