Un marché stratégique, mais une place encore en construction
Dans les terres rares, l’enjeu ne se limite plus à extraire du minerai. La vraie bataille se joue désormais sur la capacité à le transformer, à le séparer, puis à capter une part plus large de la valeur industrielle. En Afrique australe, cette montée en gamme avance, mais elle reste incomplète. Les projets annoncés montrent surtout une chose : le continent veut sortir du simple rôle de fournisseur de concentrés.
Ce mouvement s’inscrit dans un contexte bien plus large. L’Agence internationale de l’énergie rappelle que les terres rares destinées aux aimants permanents sont au cœur des chaînes de valeur des véhicules électriques, des éoliennes, de la robotique et de certaines technologies numériques. Elle souligne aussi que la demande de ces terres rares « magnetiques » a doublé depuis 2015 et doit encore progresser fortement d’ici 2030. Dans le même temps, la production et surtout le raffinage restent très concentrés à l’échelle mondiale.
Cette tension donne du poids aux initiatives africaines. En Namibie, les autorités affichent depuis plusieurs années une ligne claire en faveur de la transformation locale et de la valorisation des ressources minières. Le pays a inscrit la beneficiation, c’est-à-dire la transformation sur place des minerais, dans ses documents de politique industrielle et dans son sixième plan national de développement. Cela crée un cadre favorable aux projets qui promettent plus qu’un simple chargement à l’export.
Du concentré aux carbonates : une filière qui cherche à capter plus de valeur
Le signal le plus net est venu du projet Lofdal, en Namibie. Le 20 juillet 2026, Namibia Critical Metals a annoncé que le comité de gestion du projet avait validé la phase suivante de l’étude de faisabilité définitive, avec jusqu’à environ 11 millions de dollars canadiens de financement supplémentaire pour terminer les travaux. L’objectif est d’aller au-delà des étapes classiques de concentration et d’évaluer une production de composés plus raffinés, via un procédé hydrométallurgique intégré.
Concrètement, le projet vise des carbonates de terres rares légères et lourdes, deux produits intermédiaires plus proches du raffinage que le concentré brut. Les terres rares légères regroupent notamment le néodyme et le praséodyme. Les terres rares lourdes incluent le dysprosium et le terbium. Ces éléments sont particulièrement recherchés pour les aimants permanents, indispensables aux moteurs électriques et à certaines turbines éoliennes. Le projet Lofdal est mené avec JOGMEC, l’organisme public japonais chargé de sécuriser l’approvisionnement minier du pays.
Cette étape compte, parce qu’elle marque une différence avec la plupart des projets africains en développement. Jusqu’ici, beaucoup d’entre eux prévoyaient surtout l’exportation de concentrés vers des raffineries situées hors du continent. En Namibie, la stratégie est plus ambitieuse : ajouter une étape de traitement local. Le gouvernement pousse dans ce sens, et le projet s’aligne sur cette orientation. Mais il reste encore loin des maillons les plus rentables de la chaîne, ceux des oxydes séparés, des métaux, des alliages et, au sommet, des aimants permanents.
La Namibie n’est pas seule dans cette trajectoire. En Angola, le projet Longonjo prévoit lui aussi une production de carbonates. Au Malawi, Songwe Hill a franchi un cap plus avancé sur le plan industriel, avec un produit annoncé sous forme de carbonate mixte enrichi en éléments magnétiques, tandis que des études plus récentes évoquent aussi une production d’oxydes sur certaines phases du projet. L’Afrique du Sud, de son côté, compte Phalaborwa parmi les projets qui visent également l’oxyde. Mais à ce stade, aucun projet africain n’a annoncé une production intégrée de métaux ou d’aimants permanents.
Le Malawi, la Namibie et l’Angola, laboratoires d’une nouvelle géographie industrielle
Le Malawi occupe une place particulière dans ce dossier. Le projet Kangankunde est souvent présenté comme l’une des prochaines mines de terres rares à entrer en service sur le continent, avec une mise en production attendue d’ici fin 2026. Les documents disponibles indiquent qu’il doit surtout produire un concentré, et non un produit déjà fortement séparé. Si ce calendrier se confirme, Kangankunde pourrait devenir la première mine industrielle de terres rares mise en production en Afrique depuis la suspension de Gakara, au Burundi, qui exploitait déjà ces métaux sous forme de concentré.
Le choix entre concentré, carbonate et oxyde n’est pas un détail technique. Il détermine la part de valeur captée localement, le niveau d’investissement nécessaire, les compétences à mobiliser et le degré d’intégration dans les chaînes industrielles mondiales. Un concentré peut être expédié plus vite, mais il laisse l’essentiel de la transformation ailleurs. Un carbonate ouvre déjà la porte à une étape de raffinage supplémentaire. Un oxyde séparé rapproche un pays de la phase où se forme la vraie valeur industrielle. C’est là que se joue la différence entre une rente minière et un début d’écosystème industriel.
Pour les États hôtes, l’enjeu est double. D’un côté, ils cherchent des recettes fiscales, des emplois et des retombées industrielles. De l’autre, ils doivent éviter de rester enfermés dans un schéma d’exportation de matière brute. C’est précisément ce que les politiques de beneficiation en Namibie tentent de corriger. Mais cela suppose des infrastructures, de l’énergie, de l’eau, des compétences techniques et des financements patients. Sans cela, la montée en gamme reste un objectif sur le papier.
Une diversification africaine encore dépendante des stratégies étrangères
La géopolitique du dossier pèse autant que la géologie. La Chine domine encore une grande partie du raffinage des terres rares et la fabrication des aimants. En réaction, le Japon, les États-Unis, l’Union européenne et le Canada cherchent à diversifier leurs approvisionnements. L’Afrique devient alors un espace de sécurisation des chaînes d’approvisionnement, mais aussi un terrain de négociation sur la répartition de la valeur.
Le cas de Lofdal le montre clairement. JOGMEC, bras stratégique du Japon, est déjà engagé dans le projet. Cette présence n’est pas seulement financière. Elle traduit une logique d’accès sécurisé à des ressources critiques pour l’industrie japonaise. Pour la Namibie, l’opportunité existe. Mais elle ne se convertira en gains durables que si le pays parvient à faire monter le niveau de transformation sur son sol et à inscrire ces projets dans une stratégie industrielle plus large.
À l’échelle continentale, le dossier des terres rares ressemble à un test. Il dira si les pays africains peuvent passer du statut de zone d’extraction à celui d’acteur de transformation. Il dira aussi si les projets miniers annoncés en Namibie, au Malawi, en Angola ou en Afrique du Sud franchissent effectivement les étapes critiques : étude de faisabilité, financement, construction, mise en service. Le calendrier des prochains mois sera donc décisif, surtout pour Lofdal et Kangankunde, qui incarnent deux façons différentes d’entrer dans cette filière.