À Addis-Abeba, la croissance numérique devient une ligne de revenus

En Éthiopie, la bataille du numérique ne se joue plus seulement sur la couverture réseau. Elle se lit aussi dans les chiffres d’affaires, les usages quotidiens et la capacité à faire circuler l’argent sans passer par le guichet. Dans ce basculement, Ethio telecom reste l’un des acteurs les plus influents du pays, parce qu’il relie à la fois la connectivité, les paiements mobiles et une partie des services publics numériques. Le dernier exercice l’illustre clairement : l’opérateur public a franchi 215,82 milliards de birrs de revenus, en hausse de 33,2 % sur un an, selon son bilan annuel rendu public à Addis-Abeba.

Ce résultat ne dit pas seulement qu’un opérateur se porte bien. Il montre qu’en Éthiopie, le téléphone est devenu un outil économique à part entière. Les paiements mobiles, l’accès à Internet et les services numériques pèsent désormais sur les comportements de consommation, les échanges commerciaux et les services administratifs. Cette dynamique s’inscrit dans la stratégie nationale Digital Ethiopia 2030, qui prolonge l’effort engagé ces dernières années pour moderniser l’économie, et dans la montée en puissance d’un marché numérique encore structuré autour d’institutions publiques fortes.

Telebirr, la 4G et le poids du réseau dans l’économie réelle

Le cœur de la progression d’Ethio telecom reste Telebirr. La plateforme de paiement mobile a cumulé 9,13 billions de birrs de transactions depuis son lancement, dont 4,19 billions sur le dernier exercice. La société affirme aussi que ses services de crédit et de microfinance ont touché 21,64 millions de clients, tandis que sa place de marché Zemen Gebeya a généré 340,3 millions de birrs de transactions. Ces chiffres, publiés par l’opérateur et relayés par l’agence officielle éthiopienne, confirment que la finance numérique n’est plus un service annexe. Elle est devenue un moteur de revenus et un levier d’inclusion.

Cette montée en puissance s’inscrit dans un mouvement plus large. La Banque nationale d’Éthiopie a fait du paiement numérique un axe de régulation et d’ouverture du marché, avec des règles révisées pour les opérateurs de mobile money et une stratégie nationale en cours d’actualisation pour 2026-2030. Le cadre reste donc encadré, mais il pousse vers davantage d’interopérabilité et de services financiers numériques. Dans ce paysage, Telebirr bénéficie d’un avantage rare : il est à la fois un outil de paiement, un canal de distribution et une porte d’entrée vers d’autres services.

Le réseau suit la même logique. Ethio telecom dit avoir investi 76 milliards de birrs dans ses infrastructures sur l’exercice. L’opérateur a ajouté 603 stations de base, portant leur total à 10 613, et 246 nouveaux sites 4G, pour atteindre 1 200 sites 4G au total. La couverture 4G de la population est désormais évaluée à 82,23 %, contre 70,83 % un an plus tôt. La 5G est disponible dans 33 villes. L’entreprise ajoute aussi avoir étendu la connectivité à 117 districts ruraux, avec environ 1,5 million de personnes supplémentaires touchées.

Ces données doivent être lues avec prudence, mais elles confirment une tendance déjà visible en Éthiopie : la croissance du haut débit accompagne la croissance des paiements mobiles. Plus la connexion s’améliore, plus les usages se diversifient. Plus les usages se diversifient, plus le revenu se déplace de la voix vers la donnée, les services et les transactions. Ethio telecom indique d’ailleurs que les services data et Internet ont représenté 31,1 % de ses revenus totaux, devant la voix mobile à 23,5 %.

Ce que ces chiffres changent pour l’État, les entreprises et les ménages

Pour l’État éthiopien, la performance d’Ethio telecom a une portée qui dépasse le bilan d’entreprise. L’opérateur reste un pilier des recettes publiques et un instrument de politique numérique. Il soutient la mise en œuvre de Digital Ethiopia 2030, mais aussi l’objectif plus concret de numériser les paiements publics, les achats du quotidien et certaines opérations administratives. Le fait que des institutions comme l’Organisation mondiale de la Santé en Éthiopie aient déjà basculé vers Telebirr pour certains paiements montre que l’écosystème gagne du terrain au-delà du seul consommateur individuel.

Pour les entreprises, l’enjeu est autre. Un réseau plus dense et des paiements plus fluides réduisent les frictions commerciales, en particulier dans Addis-Abeba et dans les villes où les commerces, les services et les PME dépendent de la rapidité des encaissements. La montée des services numériques ouvre aussi une marge nouvelle à l’écosystème entrepreneurial, notamment autour du commerce en ligne, des services aux entreprises et des solutions de paiement. L’accord signé au printemps 2026 avec Ericsson pour moderniser et étendre le réseau confirme d’ailleurs que l’opérateur cherche à garder une longueur d’avance sur la demande en bande passante et en capacités 4G et 5G.

Pour les ménages, la réalité est plus contrastée. Dans les centres urbains, les paiements mobiles et l’accès à Internet deviennent des habitudes de masse. Dans les zones rurales, l’enjeu reste l’accès effectif à un service stable, abordable et lisible. Ethio telecom dit avoir étendu la couverture à 117 districts ruraux, ce qui montre une volonté de réduire l’écart entre capitale et intérieur du pays. Mais l’inclusion numérique ne se résume pas à la pose d’antennes. Elle dépend aussi du prix des terminaux, du niveau d’alphabétisation numérique, de la qualité du réseau et de la confiance dans les outils de paiement.

Une tendance éthiopienne qui compte aussi pour la Corne de l’Afrique

Le cas d’Ethio telecom résonne au-delà de l’Éthiopie. Dans la Corne de l’Afrique, la numérisation des paiements et des télécoms devient un sujet de souveraineté économique. Elle concerne la circulation de la monnaie, l’accès aux services et la capacité des États à bâtir des infrastructures résilientes. L’Autorité intergouvernementale pour le développement, qui regroupe les pays de la région, pousse elle aussi des discussions sur l’intégration numérique et les marchés régionaux de services. L’Éthiopie, pays central dans cette zone, y joue un rôle particulier du fait de sa population, de la taille de son marché et de son poids institutionnel à Addis-Abeba, siège de l’Union africaine.

Il faut aussi surveiller la concurrence. L’ouverture du secteur des télécoms, amorcée ces dernières années, a introduit de nouveaux rapports de force, notamment avec Safaricom Ethiopia. Cette concurrence oblige Ethio telecom à investir davantage, à améliorer la qualité de service et à consolider ses offres numériques. Dans le même temps, la stratégie publique cherche à éviter qu’un marché élargi ne reste concentré sur quelques grandes villes. Le prochain test se jouera donc sur trois fronts : la stabilité du réseau, la profondeur de l’usage numérique et la capacité des revenus télécoms à financer une modernisation durable, sans laisser les périphéries à distance du progrès.