En Libye, la vulnérabilité du pétrole ne se mesure pas seulement dans les puits. Elle se joue aussi sur les vannes, les routes d’accès et les installations qui relient le Sud-Ouest à la côte. Le nouveau blocage autour d’Al-Sharara rappelle cette réalité : quelques points stratégiques peuvent rapidement peser sur les recettes publiques, l’approvisionnement en carburant et les engagements commerciaux du pays.
Un axe pétrolier à nouveau sous tension
Le 21 septembre 2026, la Compagnie nationale de pétrole libyenne, la NOC, a signalé la fermeture de la vanne numéro 7 sur l’oléoduc reliant le gisement d’Al-Sharara au complexe de Zawiya, à l’ouest de Tripoli. Cette installation transporte le brut extrait dans le Sud-Ouest libyen vers la côte méditerranéenne.
La NOC attribue cette fermeture à des membres de la Petroleum Facilities Guard, la force chargée de protéger les sites pétroliers, soutenus par un groupe armé. Dans son communiqué, la compagnie affirme que des équipes techniques n’ont pas pu accéder aux abords des vannes 6 et 7. Elle indique aussi que la pression accumulée dans la conduite a entraîné une réduction importante de la production.
Le lendemain, la NOC a ajouté que les portes principales de la raffinerie de Zawiya et celles de la société Brega Petroleum Marketing avaient été bloquées par des agents de la même force. L’accès au site de Brega a ensuite été partiellement rétabli, mais l’entrée principale de la raffinerie restait fermée. La compagnie estime que cette situation empêche une reprise complète et sûre des opérations. La NOC a détaillé les conséquences techniques du blocage d’Al-Sharara dans un communiqué publié le 21 septembre.
Selon les données communiquées par la compagnie, Al-Sharara dispose d’une capacité d’environ 335 000 barils par jour. La fermeture de la vanne pourrait priver la Libye d’environ 130 000 barils par jour, un chiffre avancé par la NOC et qui doit encore être distingué de la production effectivement perdue.
La compagnie nationale a averti qu’elle pourrait déclarer la force majeure si la vanne n’était pas rouverte. Dans le secteur pétrolier, cette procédure suspend temporairement certaines obligations contractuelles lorsqu’un événement échappe au contrôle de l’opérateur. Au 23 septembre 2026, la NOC avait annoncé cette possibilité, sans qu’une déclaration formelle ne soit publiée dans les éléments consultés.
Des revendications qui remontent jusqu’aux infrastructures
Le mouvement ne se limite pas à Al-Sharara. Le 13 septembre, des membres de la Petroleum Facilities Guard avaient déjà bloqué l’accès à la raffinerie de Zawiya. Ils protestaient contre leurs conditions de travail et leurs revendications financières, selon la presse libyenne. Deux jours plus tard, l’oléoduc Hamada-Zawiya avait été fermé, interrompant le transport du brut provenant des champs de Hamada et d’Al-Tahara.
La branche Sud-Ouest de la force avait ensuite menacé de fermer plusieurs autres champs. Des informations locales font également état d’un désaccord lié à la gouvernance de la société Waha Oil, ainsi qu’à la situation administrative et financière des personnels chargés de la protection des installations. Ces éléments sont rapportés par des sources distinctes et ne constituent pas, à ce stade, une position commune de tous les acteurs concernés.
Le cas d’Al-Sharara n’est pas inédit. En janvier 2024, des habitants d’Oubari avaient interrompu la production pour dénoncer les pénuries de carburant et le manque de services dans le Sud. La reprise était intervenue après des engagements portant notamment sur des projets d’infrastructures. En août de la même année, le gisement avait de nouveau été affecté par la crise provoquée par le conflit autour du contrôle de la Banque centrale de Libye.
Ces épisodes montrent le rôle particulier des sites pétroliers dans la trajectoire libyenne depuis 2011. Ils servent à la fois de source de revenus, de levier de négociation et de point de contact entre les autorités, les groupes armés, les communautés locales et les travailleurs. Cette imbrication rend toute interruption rapidement nationale, même lorsqu’elle commence par une revendication sectorielle ou régionale.
Une économie publique exposée à chaque arrêt
La dépendance financière de l’État renforce l’impact de ces blocages. Entre le 1er janvier et le 31 août 2026, la Banque centrale de Libye a enregistré 98,98 milliards de dinars de recettes. Les revenus pétroliers représentaient 80,8 milliards de dinars, auxquels s’ajoutaient 15,3 milliards de dinars de redevances pétrolières. Les salaires publics avaient atteint 46,9 milliards de dinars sur la même période.
La Banque centrale fait toutefois apparaître une tension entre les comptes en dinars et les besoins en devises. Les usages de monnaies étrangères dépassaient les recettes pétrolières et les redevances, créant un déficit estimé à environ 4,9 milliards de dollars. Le relevé financier publié par la Banque centrale de Libye présente ces données pour les huit premiers mois de 2026.
Une interruption prolongée aurait donc plusieurs effets. Elle réduirait d’abord les recettes transférées à l’État. Elle pourrait ensuite compliquer l’alimentation de la raffinerie de Zawiya, qui joue un rôle important dans la distribution des produits pétroliers dans l’ouest du pays. Enfin, elle risquerait d’augmenter les importations de carburant et leur coût, avec des conséquences différentes selon les territoires : les grandes villes peuvent absorber une partie du choc, tandis que les zones éloignées dépendent davantage de chaînes d’approvisionnement fragiles.
Pour les salariés et les communautés du Sud-Ouest, le pétrole représente aussi une promesse d’emplois, de revenus et d’investissements locaux. Lorsque cette promesse n’est pas tenue, les installations deviennent des lieux de pression. Pour les autorités de Tripoli, chaque fermeture révèle au contraire la difficulté à assurer une chaîne de commandement unifiée sur des infrastructures réparties entre des zones où les rapports de force restent fragmentés.
Un enjeu qui dépasse le seul marché libyen
La crise intervient dans un pays toujours partagé entre institutions rivales et sans mécanisme politique pleinement stabilisé. La Libye ne dispose pas d’une organisation économique régionale maghrébine aussi intégrée que la CEDEAO en Afrique de l’Ouest ou la SADC en Afrique australe. Elle reste néanmoins inscrite dans l’espace de l’Union du Maghreb arabe et dans les équilibres énergétiques de l’Afrique du Nord et de la Méditerranée.
La priorité immédiate est désormais de savoir si la vanne sera rouverte, si la raffinerie de Zawiya pourra reprendre ses opérations dans des conditions normales et si la NOC déclarera effectivement la force majeure. Il faudra aussi suivre la réponse des autorités libyennes aux revendications de la Petroleum Facilities Guard. Sans accord sur la sécurité des sites, le financement des personnels et la distribution des revenus, Al-Sharara risque de rester un baromètre récurrent des tensions nationales.