Une dette extérieure plus chère, mais un État qui veut garder la main

À Dodoma, la question n’est plus seulement de savoir combien emprunter. Elle est aussi de savoir à quel prix, et auprès de qui. Pour la Tanzanie, le retour vers les marchés internationaux peut ouvrir des marges de manœuvre. Il peut aussi installer le pays dans une dette plus coûteuse, moins souple que les financements concessionnels, ces prêts bonifiés accordés à des conditions plus favorables.

Cette séquence s’inscrit dans un moment de réajustement plus large en Afrique de l’Est. La Tanzanie reste l’une des économies de référence de la Communauté d’Afrique de l’Est, dont le siège est à Arusha, et qui poursuit son intégration économique, commerciale et financière. Dans ce cadre, la discipline budgétaire pèse autant que la capacité à financer les grands chantiers nationaux. Le gouvernement tanzanien le sait bien : plus les besoins montent, plus le financement extérieur devient stratégique.

Les marchés sondés à Londres

Mercredi, une délégation tanzanienne a rencontré des investisseurs à Londres pour jauger l’appétit du marché pour une émission de dette en devises. Il ne s’agissait pas encore d’une levée de fonds, mais d’une tournée de présentation, organisée avec l’appui d’ICBC Standard Bank. Selon les informations diffusées à cette occasion, le pays envisage une émission potentielle d’euro-obligations, sans calendrier arrêté pour l’instant.

Ce possible retour sur le marché international marquerait un tournant. La Tanzanie n’a pas levé de dette souveraine en monnaie forte depuis 2013, année où elle avait obtenu 600 millions de dollars par placement privé, un emprunt arrivé à échéance en 2020. Le choix du gouvernement n’est donc pas anodin : il s’agit de renouer avec une source de financement plus visible, mais plus exposée à la volatilité des taux et de la perception des investisseurs.

La délégation réunissait des responsables du ministère des Finances, de la Banque de Tanzanie et de la Capital Markets and Securities Authority, l’autorité de régulation des marchés financiers. Ce trio dit beaucoup de la méthode choisie : le dossier est à la fois budgétaire, monétaire et réglementaire. Autrement dit, Dodoma veut tester le marché sans se précipiter.

Un budget plus lourd, financé d’abord à l’intérieur

Cette approche intervient alors que le Parlement a adopté, le 23 juin, le budget 2026/2027, entré en vigueur le 1er juillet. Le texte porte les dépenses publiques à 62 330 milliards de shillings tanzaniens, soit environ 24 milliards de dollars, en hausse de 10,3 % par rapport à l’exercice précédent. Le déficit est projeté à 7 700 milliards de shillings, soit 2,9 % du PIB. Pour le couvrir, le gouvernement prévoit 4 430 milliards d’emprunts auprès de bailleurs étrangers et 3 270 milliards sur le marché intérieur.

Le budget repose sur un pari clair : 74,2 % des dépenses doivent être financées par les recettes domestiques. C’est un signal de souveraineté budgétaire. C’est aussi un effet de contrainte. Les financements concessionnels se raréfient, alors que les besoins d’investissement restent élevés. La Banque de Tanzanie rappelle d’ailleurs, dans ses publications récentes, que la dette publique reste considérée comme soutenable, tout en demeurant sous surveillance en raison de la part importante de dette extérieure.

Le gouvernement met en avant plusieurs moteurs de croissance : l’agriculture, les mines, le tourisme et les grands projets d’infrastructure. Le chemin de fer à écartement standard, souvent désigné par son sigle SGR, et l’oléoduc EACOP, reliant l’Ouganda à l’océan Indien via la Tanzanie, figurent parmi les chantiers les plus lourds du pays. Leur financement exige des volumes que la seule collecte fiscale ne peut pas toujours absorber.

Des indicateurs encore solides, mais un coût politique et financier réel

Sur le papier, les fondamentaux restent robustes. Moody’s a confirmé en février 2026 la note B1 avec perspective stable. Fitch a, de son côté, maintenu la note B+ avec perspective stable. L’agence anticipe une croissance de 6 % en 2026 et en 2027, portée par les investissements et les secteurs productifs.

Fitch estime aussi que la dette publique devrait reculer vers 47 % du PIB d’ici 2027, contre environ 50 % actuellement. La banque de données de la Banque de Tanzanie montre, elle, que la dette extérieure continue de peser lourd dans l’encours total. Cela expose l’État au risque de change : si le shilling se déprécie, le service de la dette en devises devient plus coûteux.

Le ministre des Finances, Khamis Mussa Omar, a défendu devant les députés une stratégie fondée sur le renforcement des recettes intérieures. Le message est simple : la Tanzanie veut limiter sa dépendance aux emprunts, sans renoncer à financer sa modernisation. Mais une euro-obligation, si elle est lancée, viendrait diversifier les sources de financement au prix d’un coût plus élevé que celui des prêts concessionnels.

Il faut aussi lire ce mouvement dans le contexte politique récent. Les élections d’octobre 2025 ont été contestées et marquées par de graves violences. Une commission d’enquête mise en place par les autorités a évoqué 518 morts, une première reconnaissance officielle de l’ampleur des troubles. Ce climat a pesé sur la perception internationale du pays, même si la présidente Samia Suluhu Hassan a été déclarée victorieuse par la commission électorale.

Ce que l’Afrique de l’Est regarde désormais

Pour la Tanzanie, l’enjeu dépasse le seul dossier financier. Si un retour sur les marchés se concrétise, il dira comment le pays arbitrera entre autonomie budgétaire, exigence des investisseurs et pression de ses propres ambitions de développement. Pour la population, la question est concrète : l’argent levé à l’étranger devra produire des routes, des rails, de l’énergie et des emplois, sans alourdir une facture déjà sensible pour les finances publiques.

Pour la région, ce dossier compte aussi. L’EAC cherche à approfondir son intégration économique et à rapprocher ses États membres des critères macroéconomiques de convergence, dont un plafond de dette publique à 50 % du PIB en valeur actualisée nette. Une Tanzanie qui finance mieux ses projets, mais sans fragiliser sa soutenabilité, renforcerait sa position au sein du bloc. À l’inverse, une sortie trop chère sur les marchés rappellerait que l’accès à la finance internationale reste plus facile à tester qu’à transformer en avantage durable.

Le prochain signal à surveiller sera donc simple : la tournée londonienne débouchera-t-elle, ou non, sur une émission effective dans les mois à venir ? Pour l’instant, Dodoma avance avec prudence. Et c’est peut-être le principal message envoyé aux marchés : la Tanzanie ne cherche pas seulement de l’argent. Elle cherche encore la bonne manière de l’obtenir.