L’Afrique gagne du terrain dans la feuille, pas dans la valeur ajoutée

Le tabac africain ne se lit plus seulement comme une culture de rente cantonnée à quelques plaines du sud et de l’est du continent. Il raconte aussi une réalité plus discrète : l’Afrique pèse davantage dans la feuille brute, mais reste dépendante des cigarettes, des machines et des marges captées ailleurs. En 2024, le continent a produit environ 639 130 tonnes de feuilles de tabac, soit près de 10,8 % de la production mondiale, alors que la production mondiale reculait sur la même période. L’Organisation mondiale de la Santé y voit une évolution préoccupante pour la santé publique, les revenus agricoles et l’environnement.

Ce décalage est important, car il touche au cœur de la politique agricole africaine. Dans plusieurs pays, le tabac reste un pourvoyeur de devises, mais il enferme aussi les producteurs dans une chaîne de valeur courte. La matière première sort, la transformation se fait peu sur place, puis les produits finis reviennent sous forme d’importations. Cette logique concerne directement les marchés régionaux, notamment l’Afrique australe et une partie de l’Afrique de l’Est, où les grands producteurs cohabitent avec des économies très exposées à la facture des cigarettes importées.

Une production concentrée, des équilibres très inégaux

La production continentale reste dominée par un petit groupe de pays. En 2024, le Zimbabwe a représenté 32 % de la production africaine de feuilles, devant le Malawi avec 17,1 %, la Tanzanie avec 16,2 %, le Mozambique avec 12,3 % et l’Ouganda avec 5 %. À eux cinq, ces pays ont porté environ 83 % de l’offre africaine. Les dix premiers producteurs ont, eux, concentré près de 93 % du volume continental. L’OMS souligne ainsi une géographie très resserrée, qui a beaucoup évolué depuis le milieu des années 1990, avec la montée en puissance de la Tanzanie et du Mozambique.

Cette concentration ne signifie pas pour autant prospérité partagée. Au Zimbabwe, le tabac demeure un pilier des recettes d’exportation, avec environ 1,15 milliard de dollars de ventes de feuilles en 2024 selon l’OMS. Les médias publics zimbabwéens ont, de leur côté, rapporté des exportations de produits du tabac d’environ 1,43 milliard de dollars sur l’ensemble de 2024, en s’appuyant sur les statistiques nationales. Au Malawi, les revenus du tabac ont aussi atteint des niveaux élevés récemment, avec près de 542 à 545 millions de dollars en 2024 selon plusieurs sources de presse locale et des documents économiques relayés dans le pays.

Mais ces montants ne disent pas tout. Au Malawi, le Fonds monétaire international rappelle que le tabac représente environ la moitié de la valeur des exportations, ce qui rend l’économie très sensible aux prix, aux volumes et aux aléas climatiques. Au Zimbabwe, l’Associated Press a documenté la vulnérabilité des petits producteurs face à la sécheresse et à El Niño, alors même que le pays reste l’un des grands fournisseurs mondiaux. Autrement dit, la rente existe, mais elle reste fragile.

Le vrai déséquilibre se joue au stade industriel

L’autre chiffre clé concerne les cigarettes. En 2024, l’Afrique a importé pour environ 1,77 milliard de dollars de cigarettes, contre 833 millions de dollars en 2012. Sur la même période, ses exportations de cigarettes n’ont progressé que modestement, à 476 millions de dollars. Le continent a donc creusé un déficit proche de 1,3 milliard de dollars sur ce seul segment. Le message est clair : l’Afrique exporte encore trop souvent la feuille, mais importe la valeur manufacturée.

Cette situation pèse sur plusieurs plans. Pour les États, elle réduit les gains fiscaux potentiels liés à la transformation locale. Pour les industriels, elle maintient une dépendance aux importations de produits finis. Pour les producteurs, elle laisse peu d’espace à la montée en gamme. Et pour les pouvoirs publics, elle complique les politiques de santé publique, car la hausse des importations de cigarettes accompagne une consommation adulte toujours élevée. Selon l’OMS, la région africaine comptait environ 65 millions d’adultes consommateurs de tabac en 2024, contre 59 millions en 2000.

Le contraste est encore plus net dans la région Afrique de l’OMS, qui recouvre l’essentiel de l’Afrique subsaharienne, face à la région Méditerranée orientale, où se trouvent des marchés comme la Libye, la Somalie, le Maroc, la Tunisie et l’Égypte. L’OMS indique que les pays africains relevant de cette dernière région concentrent plus de 61 % des importations de cigarettes du continent. Cela montre que la demande n’est pas uniforme. Elle suit des circuits commerciaux, des niveaux de taxation et des marchés urbains très différents d’un sous-ensemble régional à l’autre.

Ce que révèlent ces chiffres pour les politiques publiques

Le débat ne se limite plus à la culture elle-même. Il porte sur la capacité des économies africaines à capter davantage de valeur, sans ignorer les coûts sanitaires et environnementaux. L’OMS rappelle que le tabac mobilise des terres, du travail et des ressources qui pourraient soutenir d’autres cultures vivrières ou commerciales. Elle insiste aussi sur la diversification agricole, en particulier dans les zones où le tabac domine les revenus monétaires des ménages ruraux. Cette approche est capitale, car une transition mal préparée fragiliserait des milliers de petits exploitants. Une transition bien conduite, au contraire, peut amortir les chocs et ouvrir d’autres débouchés.

Sur le terrain réglementaire, plusieurs pays africains ont déjà avancé dans la lutte contre le commerce illicite et dans la mise en œuvre de la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac. L’OMS Afrique rappelle que 45 des 47 États de la région ont ratifié cette convention, et 22 ont ratifié le protocole contre le commerce illicite. En 2026, des pays africains se sont d’ailleurs réunis à Abidjan pour renforcer la coopération fiscale et douanière sur ce dossier. Cela confirme que le sujet n’est pas seulement agricole : il touche aussi les recettes publiques, la douane et la sécurité des circuits commerciaux.

Un enjeu africain de souveraineté économique autant que de santé

À l’échelle du continent, le tabac illustre une tension classique des économies de matières premières : produire beaucoup ne suffit pas si la transformation et la distribution restent ailleurs. Le Zimbabwe et le Malawi tirent encore des devises de cette culture. La Tanzanie et le Mozambique ont gagné du poids. Mais l’ensemble de la filière continue de révéler une faiblesse plus large : l’Afrique reste surtout un fournisseur de matière brute, pas un centre de fabrication. C’est là que se joue la prochaine bataille, entre sécurité des revenus ruraux, diversification agricole et souveraineté industrielle.

Le prochain point de vigilance se situe donc moins dans un simple record de récolte que dans la manière dont les États arbitreront entre devises rapides et transformation locale. Les chiffres publiés par l’OMS montrent une montée en puissance réelle de la feuille africaine. Ils montrent aussi, avec la même netteté, que la valeur ajoutée, elle, continue souvent de s’échapper hors du continent.