Une réunion diplomatique peut-elle peser sur une guerre quand les deux forces qui la mènent restent à l’écart ? À Genève, le défi immédiat est de transformer des initiatives dispersées en démarches cohérentes, tandis que les combats continuent de menacer les civils soudanais.
Une coordination sans les belligérants
Le Soudan est plongé depuis avril 2023 dans une guerre entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR), un groupe paramilitaire. Le conflit a fragmenté le pouvoir, désorganisé les services publics et forcé des millions de personnes à fuir. Khartoum, la capitale, a été au cœur des combats avant que l’armée n’en reprenne le contrôle en 2025. Les affrontements se sont toutefois poursuivis dans d’autres régions, notamment au Darfour et au Kordofan.
La crise déborde aussi les frontières. Abyei, région disputée entre le Soudan et le Soudan du Sud, reste un territoire sensible où les enjeux locaux se mêlent aux tensions entre les deux États. L’IGAD, organisation régionale d’Afrique de l’Est, et l’Union africaine ont un rôle potentiel dans les démarches de médiation, mais la multiplication des initiatives internationales complique leur coordination.
Le 21 octobre 2026, l’ONU et la Suisse ont réuni à Genève la sixième rencontre consultative consacrée à la coordination des efforts de paix. Vingt-sept délégations étaient attendues. La réunion était coprésidée par Pekka Haavisto, envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU pour le Soudan, et Alexandre Fasel, secrétaire d’État suisse aux Affaires étrangères. Le compte rendu des coprésidents de la réunion de Genève présente l’objectif comme un rapprochement des démarches diplomatiques, et non comme une négociation directe entre les forces en guerre.
Ni l’armée ni les FSR n’ont participé à cette rencontre. Cette absence limite la portée immédiate des discussions : les délégations peuvent harmoniser leurs positions et soutenir des pistes de désescalade, mais elles ne peuvent pas conclure à la place des parties un cessez-le-feu qu’elles accepteraient de respecter.
À Abyei, une frappe meurtrière et des versions opposées
La réunion s’est tenue dans un climat marqué par la frappe de drone du 19 octobre contre le marché d’Amiet, à Abyei. Le bilan rapporté par les autorités locales a atteint au moins 153 morts, selon l’Associated Press. Un responsable de l’administration d’Abyei a accusé l’armée soudanaise. Un officier soudanais a confirmé qu’une frappe avait été menée, mais a affirmé qu’elle visait des véhicules transportant du carburant destiné aux FSR. Il a contesté que des civils aient été pris pour cible. L’agence précise ne pas avoir pu vérifier indépendamment ces affirmations ni l’identité des victimes.
Le secrétaire général de l’ONU a condamné les attaques près d’Amiet et de Todach sans désigner leur auteur. La force intérimaire des Nations unies pour Abyei (UNISFA) a participé à la vérification du bilan et aux secours. Le compte rendu de l’Associated Press sur la frappe d’Amiet rapporte ces différentes versions. À ce stade, la responsabilité alléguée doit rester attribuée : les circonstances et les cibles ne sont pas établies par une enquête indépendante publiée.
L’attaque met en évidence les risques propres à Abyei. Le marché est un carrefour commercial pour des populations de part et d’autre de la frontière. Une frappe contre cette infrastructure peut donc perturber les échanges, les déplacements et l’approvisionnement, au-delà des pertes humaines immédiates. La zone est administrée séparément et son statut n’a pas été définitivement réglé par Khartoum et Juba.
Les drones étendent par ailleurs la menace au-delà des lignes de front. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a indiqué qu’au moins 880 civils avaient été tués par des frappes de drones entre janvier et avril 2026, selon les informations recueillies par son équipe au Soudan. Ce chiffre couvre une période précise et ne constitue pas un bilan exhaustif de toutes les victimes du conflit. L’alerte de l’ONU sur l’usage croissant des drones souligne que ces armes frappent aussi des zones habitées et des infrastructures civiles.
L’accès humanitaire, test concret de la diplomatie
La guerre frappe différemment selon les régions et les moyens de subsistance. Dans les villes, les combats et les destructions entravent l’accès aux soins, à l’eau et aux marchés. Dans les zones rurales, les déplacements, les routes coupées et l’insécurité peuvent empêcher les agriculteurs de produire ou de vendre leurs récoltes. Les familles déplacées dépendent souvent de l’aide, mais les organisations humanitaires doivent pouvoir atteindre les populations sans être prises dans les affrontements.
La faim, les maladies et le manque d’eau potable aggravent les conséquences des combats. Les autorités sanitaires et les organisations humanitaires ont également signalé des épidémies, dont le choléra. Les chiffres précis sur les personnes confrontées à des conditions de famine varient selon les périodes et les zones évaluées ; sans confirmation indépendante suffisante pour le chiffre avancé dans les informations disponibles, il serait imprudent de le présenter comme un bilan établi.
Le Darfour reste aussi au centre de graves accusations d’atteintes aux droits humains. Des enquêtes d’organisations internationales et d’ONG ont documenté des meurtres, des violences sexuelles et des déplacements forcés. Les termes juridiques comme « nettoyage ethnique » ou « génocide » ne sont pas interchangeables : ils doivent être attribués aux organismes qui les emploient et rapportés selon les conclusions de chaque enquête, plutôt que présentés comme des qualifications générales de l’ensemble du conflit.
Ce que Genève peut — et ne peut pas — changer
Pour les habitants, l’utilité d’une rencontre diplomatique se mesure à des effets tangibles : une baisse des frappes, des garanties pour les civils et un accès humanitaire plus régulier. La coordination internationale peut réduire les contradictions entre médiateurs et soutenir ces priorités. Elle ne remplace toutefois ni l’accord des belligérants ni la participation des Soudanais à la définition de l’avenir politique du pays.
Une transition politique inclusive reste une perspective lointaine tant que les armes déterminent l’équilibre des forces. Les acteurs civils, les représentants des régions et les organisations soudanaises ne peuvent être réduits au rôle de témoins d’un arrangement négocié à l’extérieur. En parallèle, l’Union africaine et l’IGAD devront compter avec les intérêts divergents des États voisins et des partenaires internationaux, ainsi qu’avec l’incertitude entourant le statut d’Abyei.
La réunion de Genève n’a donc pas, à elle seule, ouvert la voie à un cessez-le-feu. Son enjeu est plus modeste, mais nécessaire : rendre les efforts de médiation plus cohérents et soutenir des mesures vérifiables. La suite dépendra de leur traduction en accès humanitaire, en protection des civils et, surtout, en engagements auxquels les forces soudanaises acceptent de prendre part.