À l’est du Tchad, la frontière avec le Soudan redevient un point de passage sous pression. Depuis le début de l’année 2026, plus de 55 000 Soudanais ont rejoint les provinces tchadiennes d’Ouaddaï et du Wadi Fira. Ces arrivées s’ajoutent à une population déjà proche du million, après plus de trois années de guerre au Soudan.

Une frontière tchadienne de nouveau sous tension

Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), l’agence chargée de la protection des personnes contraintes à l’exil, indique que le rythme des passages s’est fortement accéléré au cours des derniers jours. Plus de 400 personnes franchiraient désormais chaque jour la frontière par les zones d’Adré et de Tiné.

Ce niveau est environ vingt fois supérieur à celui observé durant les mois précédents, selon Mamadou Dian Balde, coordinateur régional du HCR pour la situation soudanaise. Le chiffre reste une estimation opérationnelle, établie à partir des arrivées enregistrées et des mouvements observés aux points de passage.

Les données du HCR font état de plus de 938 000 réfugiés soudanais arrivés au Tchad depuis avril 2023. Une actualisation publiée en juillet 2026 recensait déjà 938 127 personnes ayant franchi la frontière depuis le début de la guerre. Les chiffres récents confirment donc une tendance à la hausse, même si les méthodes d’enregistrement peuvent entraîner des écarts entre les bilans.

La majorité des réfugiés est accueillie dans l’est du pays, notamment dans les provinces de l’Ouaddaï, du Wadi Fira, du Sila et de l’Ennedi Est. Ces territoires tchadiens partagent des liens familiaux, commerciaux et culturels anciens avec le Darfour. Pour beaucoup de familles, la frontière ne sépare pas seulement deux États : elle traverse aussi des espaces de circulation historiques.

Le conflit soudanais pousse de nouvelles familles vers l’est

La guerre a éclaté le 15 avril 2023 entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR), une force paramilitaire devenue l’un des principaux acteurs armés du pays. Les combats se concentrent désormais dans plusieurs zones, dont le Darfour, le Kordofan et l’État du Nil-Bleu.

Les affrontements, les frappes aériennes et les attaques de drones rendent les déplacements plus dangereux. Ils compliquent aussi l’accès des organisations humanitaires aux populations restées au Soudan. Dans ce contexte, les civils qui disposent encore de moyens limités cherchent d’abord à atteindre une zone considérée comme plus sûre.

Le Tchad est devenu le principal pays d’accueil des personnes ayant fui le conflit soudanais. Il accueillait déjà plusieurs centaines de milliers de réfugiés du Darfour, arrivés lors des guerres précédentes. La crise actuelle prolonge donc une situation d’accueil ancienne, au lieu de créer un phénomène entièrement nouveau.

Les autorités tchadiennes, les communautés locales et les organisations humanitaires doivent ainsi gérer deux réalités en même temps : l’arrivée de nouveaux réfugiés et les besoins persistants de ceux qui vivent dans le pays depuis plusieurs années.

À Tiné, l’urgence dépasse les capacités d’accueil

Le centre de transit de Tiné accueille plus de 4 300 personnes, selon les éléments communiqués par le HCR. Ce type de site sert normalement à enregistrer les nouveaux arrivants et à les orienter vers des zones d’installation plus durables.

Lorsque les transferts ralentissent, les centres se retrouvent rapidement saturés. Les besoins portent alors sur les abris, l’eau potable, l’assainissement, les soins et la protection des personnes vulnérables. Les femmes seules, les enfants, les personnes âgées et les survivants de violences nécessitent un accompagnement spécifique.

Dans plusieurs zones frontalières, les réfugiés disposent de moins de la moitié de la quantité minimale d’eau recommandée pour les besoins quotidiens. Cette situation accroît les risques sanitaires et accentue les tensions autour des points d’approvisionnement.

La pression ne concerne pas uniquement les réfugiés. Les communautés tchadiennes qui vivent près de la frontière partagent parfois les mêmes points d’eau, les mêmes marchés et les mêmes services de santé. Dans des régions où les infrastructures étaient déjà limitées, l’afflux de population peut allonger les distances, renchérir certains produits et réduire l’accès aux soins.

Les effets diffèrent aussi selon les territoires. Les villes comme Adré concentrent les services, les organisations et les possibilités de commerce. Les zones rurales, elles, accueillent souvent les nouveaux sites de réfugiés tout en disposant de moins d’écoles, de centres de santé et de réseaux d’eau.

Des financements très en retard sur les besoins

Le HCR estime à 1,6 milliard de dollars les besoins régionaux pour répondre, en 2026, à la crise des réfugiés soudanais. Au moment du bilan communiqué, seulement 18 % de cette somme avaient été mobilisés.

Au Tchad, l’ensemble des partenaires engagés dans la réponse humanitaire ne serait financé qu’à hauteur d’environ 20 %. Ce déficit touche directement les services proposés sur le terrain. Il limite notamment les capacités de relocalisation, de distribution d’eau, de prise en charge médicale et de protection.

Le manque de ressources fragilise aussi les programmes qui dépassent l’urgence immédiate. L’éducation, l’accès aux documents administratifs, la formation professionnelle et les activités génératrices de revenus sont essentiels pour éviter que les réfugiés restent durablement dépendants de l’aide.

Cette difficulté concerne également les Tchadiens qui accueillent les réfugiés. Sans soutien destiné aux communautés hôtes, l’aide peut être perçue comme concentrée sur les nouveaux arrivants. À terme, cette perception risque d’alimenter des tensions locales, alors que les deux populations subissent les conséquences d’une crise née au-delà de la frontière.

Un enjeu régional pour l’Afrique centrale

La crise soudanaise dépasse largement la relation entre N’Djamena et Khartoum. Elle touche les équilibres de l’Afrique centrale et de la Corne de l’Afrique, en particulier par les mouvements de population, les échanges transfrontaliers et la circulation des armes.

Le Tchad doit préserver sa sécurité tout en maintenant l’accès humanitaire et le droit d’asile. Cette position est délicate. La frontière est longue, difficile à contrôler et proche de zones où les groupes armés et les forces régulières s’affrontent.

La Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), qui regroupe plusieurs États de la sous-région autour d’un espace économique commun, n’est pas l’organisation directement chargée de la réponse aux réfugiés soudanais. Toutefois, les conséquences économiques et sécuritaires de la crise concernent l’ensemble de ses membres.

Les prochains mois seront déterminants. Il faudra suivre l’évolution des combats au Darfour et au Kordofan, le nombre réel de nouveaux passages et la capacité du Tchad à transférer les réfugiés loin de la frontière. Il faudra aussi mesurer les financements effectivement débloqués, plutôt que les seules promesses annoncées.

Pour N’Djamena, l’enjeu consiste désormais à maintenir une politique d’accueil tout en protégeant les ressources des communautés tchadiennes de l’est. Pour les acteurs régionaux et internationaux, la question est plus large : empêcher qu’une crise prolongée ne transforme la frontière en espace permanent d’attente, sans services suffisants ni perspective de retour.