À Kinshasa, un débat juridique qui dépasse la seule procédure
En République démocratique du Congo, les grandes batailles politiques ne se jouent pas seulement dans la rue. Elles se jouent aussi dans les textes, les délais et les institutions qui les valident. C’est ce qui donne à la loi sur le référendum une portée bien plus large qu’un simple calendrier parlementaire : elle touche à l’équilibre du pouvoir, à la lecture de la Constitution et, en filigrane, à la question de l’après-2028.
Le sujet est particulièrement sensible en RDC, où la Constitution de 2006, révisée en 2011, interdit toute révision du nombre et de la durée des mandats présidentiels. Elle prévoit aussi que certaines révisions ne peuvent aboutir sans référendum. Dans ce cadre, le recours à la Cour constitutionnelle devient un passage obligé dès qu’un texte touche aux règles du jeu institutionnel.
Ce que dit la loi, et ce qu’elle pourrait permettre
Le texte sur le référendum a été adopté par le Parlement en juin 2026, après des navettes entre l’Assemblée nationale et le Sénat. Le 15 juin, les deux chambres ont définitivement accordé leurs positions sur les conditions d’organisation d’un référendum, avant transmission au chef de l’État pour promulgation. Quelques jours plus tard, la Cour constitutionnelle a jugé le projet conforme à la Constitution, tout en réservant certaines formulations, notamment celles qui autorisent un référendum sur toute question jugée d’importance « fondamentale ».
Selon la Constitution congolaise, une révision peut être soumise au peuple par référendum, sauf si le Congrès l’adopte à la majorité qualifiée. Mais l’article 220 verrouille plusieurs éléments intangibles, dont le nombre et la durée des mandats du président de la République. C’est précisément là que se concentre la controverse : l’opposition redoute qu’une nouvelle architecture institutionnelle, bâtie autour d’une assemblée constituante puis d’un vote populaire, serve à contourner cet interdit.
Félix Tshisekedi, au pouvoir depuis 2019, a lui-même entretenu l’ambiguïté. Le 6 mai 2026, il a déclaré qu’aucun sujet d’intérêt national ne devait être « confisqué » et que toute réflexion sur les institutions devait se faire avec méthode. Puis, lors de la conférence de presse du 30 juin, il a affirmé que si le peuple souhaitait un troisième mandat, il l’accepterait. Cette phrase a pesé lourd, parce qu’elle a déplacé le débat de la seule technique juridique vers la lecture politique du moment.
Les rapports de force à l’intérieur du pays
Le pouvoir avance avec un avantage arithmétique net. La majorité présidentielle contrôle une large part du Parlement, ce qui a permis l’adoption du texte malgré le retrait des élus de l’opposition dans plusieurs séquences du débat. En face, les partis adverses, affaiblis par la large réélection de 2023, ont trouvé dans la défense de la Constitution un terrain commun pour recomposer leur parole. Le front anti-réforme, autour de la coalition C64, a dénoncé une dérive institutionnelle, tandis que des voix favorables au changement défendent l’idée d’un cadre juridique plus souple.
Dans la rue, la contestation a déjà franchi le seuil symbolique. Des manifestations contre la réforme ont été organisées à Kinshasa, et l’opposition a reporté une autre mobilisation après l’annonce d’un dialogue national. Ce report montre une chose simple : le rapport de force ne se limite pas aux institutions. Il dépend aussi de la capacité des acteurs à tenir la rue, à éviter l’escalade et à conserver une base sociale crédible dans une capitale où la politique se lit autant dans les communiqués que dans la circulation, les églises et les marchés.
Le pouvoir, lui, insiste sur la nécessité de ne pas bloquer toute discussion sur l’avenir institutionnel. Mais dans un pays où la mémoire des transitions inachevées reste vive, la question n’est pas seulement de savoir si un référendum est légal. Elle est aussi de savoir à quoi il servirait réellement, qui en fixerait les termes, et quelle place serait laissée aux provinces, aux élus locaux et aux corps intermédiaires. Sur ce point, la Constitution protège aussi les prérogatives des provinces et des entités territoriales décentralisées.
Un dossier qui s’inscrit dans une séquence régionale plus large
La RDC ne débat pas de son avenir constitutionnel dans le vide. Dans la région des Grands Lacs, les crises sécuritaires et les solutions politiques avancent souvent ensemble, ou s’enlisent ensemble. À l’est, la guerre reste un facteur structurant de la vie nationale. L’ONU, l’Union africaine, le Qatar, les États-Unis et plusieurs mécanismes régionaux suivent toujours les discussions autour du M23 et de la stabilisation de l’est congolais. L’UA a encore salué, en février 2026, les avancées d’un mécanisme de cessez-le-feu entre Kinshasa et l’AFC/M23.
Cette toile de fond compte. Quand un État central discute d’une possible refonte de ses institutions alors qu’une partie de son territoire reste fragilisée par un conflit armé, la question de la légitimité devient plus lourde encore. Les organisations régionales comme la SADC, l’EAC et la CEEAC, aux côtés de l’Union africaine, ont d’ailleurs multiplié les appels à la désescalade et à la coordination des médiations. Pour Kinshasa, le défi est double : rétablir l’autorité de l’État à l’est, tout en évitant que le débat constitutionnel ne fracture davantage le centre politique du pays.
À cela s’ajoute l’urgence sanitaire. L’OMS a confirmé en mai 2026 une nouvelle flambée d’Ebola en RDC, dans la province de l’Ituri, et l’a considérée comme une urgence de santé publique de portée internationale. Le pays doit donc gérer, en parallèle, une épidémie, une guerre de basse ou haute intensité selon les zones, et une confrontation institutionnelle sur les règles du pouvoir. Cette accumulation explique pourquoi le débat sur le référendum n’est pas perçu comme abstrait par la population : il se superpose à des préoccupations très concrètes de sécurité, de mobilité, de santé et de confiance dans l’État.
Pour l’Afrique centrale, l’enjeu dépasse la RDC. La manière dont Kinshasa traitera ce dossier pèsera sur la lecture régionale des transitions constitutionnelles, déjà observées ailleurs sur le continent avec prudence. Elle comptera aussi dans les relations entre institutions africaines et capitales nationales, au moment où l’Union africaine pousse ses propres mécanismes de médiation et de stabilité. En RDC, le prochain rendez-vous politique n’est donc pas seulement une date électorale lointaine. C’est la façon dont le pays choisira, ou non, de verrouiller ses institutions tout en répondant à ses urgences immédiates.