Une rumeur lancée à Kinshasa, Brazzaville, Abidjan ou Ouagadougou peut désormais franchir les frontières en quelques minutes. Elle peut influencer une élection, attiser une tension locale ou fragiliser la confiance dans un vaccin, une institution ou un média. Dans son essai Le virus invisible. Essai sur la désinformation en Afrique, la journaliste franco-congolaise Dominique Tchimbakala invite à regarder ce phénomène comme un problème politique, social et démocratique.

Un risque qui dépasse les simples fausses nouvelles

La désinformation ne désigne pas seulement une erreur publiée sur les réseaux sociaux. Elle renvoie aussi à la diffusion volontaire de contenus trompeurs, conçus pour influencer une opinion, discréditer un adversaire ou provoquer une réaction collective. Cette distinction compte. Une information inexacte peut relever de la négligence. Une campagne coordonnée obéit, elle, à une stratégie.

Dans plusieurs pays africains, ces contenus circulent dans un environnement déjà marqué par la méfiance. Les tensions électorales, les conflits armés, les inégalités d’accès à l’information et la défiance envers certaines institutions créent un terrain favorable. Un message alarmiste peut alors être cru non parce qu’il est vérifié, mais parce qu’il correspond à une expérience vécue ou à une frustration ancienne.

Le phénomène ne se limite pas aux plateformes ouvertes. Les groupes privés de WhatsApp, Telegram ou Facebook jouent un rôle central. Ils réunissent des familles, des militants, des commerçants, des étudiants ou des communautés religieuses. La circulation y est rapide, mais la vérification devient plus difficile. Les messages sont souvent transférés sans lien, sans auteur identifiable et sans indication de date.

Une analyse du Centre d’études stratégiques de l’Afrique estime que les campagnes numériques visant à manipuler les systèmes d’information africains ont presque quadruplé entre 2022 et 2024. Le même centre souligne que le continent comptait déjà plus de 400 millions d’utilisateurs actifs des réseaux sociaux. Ces chiffres ne décrivent pas une société entièrement manipulée. Ils montrent plutôt l’ampleur du nouvel espace de bataille informationnelle.

Des acteurs africains et étrangers dans le même écosystème

Dans les débats publics, la désinformation est parfois présentée comme une menace importée. Cette lecture est incomplète. Des acteurs étrangers peuvent mener des opérations d’influence. Toutefois, des responsables politiques, des groupes militants, des entrepreneurs du numérique et des utilisateurs ordinaires peuvent aussi produire ou amplifier des contenus trompeurs.

Au Sahel, certaines campagnes numériques ont cherché à opposer les opinions publiques aux anciennes puissances coloniales ou aux organisations régionales. D’autres ont valorisé des dirigeants militaires à travers des vidéos truquées, des images générées par intelligence artificielle ou des citations inventées. Au Burkina Faso, des contenus artificiels présentant le capitaine Ibrahim Traoré comme une figure héroïque ont ainsi circulé massivement en 2025.

Ces opérations ne fonctionnent pas uniquement grâce à des réseaux étrangers. Elles s’appuient sur des frustrations locales, sur une demande de souveraineté et sur le sentiment que les médias traditionnels ne rendent pas toujours compte des réalités vécues. La réponse ne peut donc pas consister à désigner un seul responsable. Elle doit aussi interroger la qualité de l’information produite localement et la confiance accordée aux institutions.

La République démocratique du Congo offre un autre exemple de cette fragilité. Dans l’est du pays, les violences armées et les déplacements de population alimentent une forte demande d’informations. Une vidéo ancienne peut être présentée comme une attaque récente. Une photographie prise dans un autre pays peut être associée à un événement local. Dans un contexte aussi tendu, une fausse alerte peut provoquer la panique ou exposer des civils à des représailles.

L’intelligence artificielle accélère la confusion

L’intelligence artificielle générative modifie l’échelle du problème. Elle permet de fabriquer rapidement une voix, une image ou une vidéo qui semble crédible. Les outils sont désormais accessibles sans compétences techniques avancées. Il devient donc plus difficile de distinguer une déclaration authentique d’un montage convaincant.

Cette évolution touche la politique, la santé et la sécurité. À l’approche de scrutins, des images fictives peuvent attribuer à un candidat des propos qu’il n’a jamais tenus. Dans le domaine sanitaire, de fausses recommandations peuvent retarder une consultation ou détourner les populations des services de santé. Dans les zones de conflit, une rumeur peut présenter un groupe communautaire comme responsable d’une attaque avant toute enquête indépendante.

Un rapport d’INTERPOL publié en 2026 indique que l’intelligence artificielle était impliquée dans 55 % des cyberinfractions signalées en Afrique. Ce chiffre concerne la cybercriminalité au sens large et ne mesure pas uniquement la désinformation. Il illustre néanmoins la vitesse avec laquelle les outils automatisés sont intégrés aux activités malveillantes, notamment les escroqueries, l’usurpation d’identité et la manipulation de contenus.

Former plutôt que censurer indistinctement

Pour Dominique Tchimbakala, la lutte contre la désinformation ne peut pas reposer uniquement sur la suppression des publications. Une censure trop large risquerait de réduire l’espace civique et de permettre à certains pouvoirs de qualifier toute critique d’infox. Le défi consiste à protéger le public sans transformer la vérification en instrument de contrôle politique.

La première réponse passe par l’éducation aux médias. À l’école, les élèves peuvent apprendre à identifier l’auteur d’un contenu, à vérifier sa date, à comparer plusieurs sources et à repérer une image sortie de son contexte. Ces réflexes doivent également concerner les adultes, particulièrement dans les espaces où les informations circulent par messages vocaux ou par captures d’écran.

Les médias ont aussi une responsabilité directe. Ils doivent expliquer leurs méthodes, corriger rapidement leurs erreurs et éviter de relayer une rumeur simplement parce qu’elle attire l’attention. Le fact-checking, c’est-à-dire la vérification méthodique des faits, gagne en efficacité lorsqu’il s’appuie sur des journalistes locaux, des chercheurs, des organisations de la société civile et des institutions nationales.

Cette exigence est particulièrement importante pour les sujets sensibles. Une rédaction basée à Dakar ne peut pas toujours comprendre immédiatement les codes sociaux d’une crise à Addis-Abeba. Un média international ne possède pas forcément les mêmes sources qu’une radio implantée dans une province congolaise. La vérification doit donc combiner expertise technique et connaissance du terrain.

Un enjeu de confiance pour les sociétés africaines

La lutte contre la désinformation ne se gagnera pas uniquement avec des logiciels. Elle dépendra aussi de la confiance accordée aux journalistes, aux enseignants, aux chercheurs et aux institutions. Lorsque les citoyens disposent d’informations fiables, accessibles et compréhensibles, les rumeurs perdent une partie de leur pouvoir.

Les réponses devront être adaptées aux réalités de chaque pays. Les priorités du Sénégal ne sont pas celles de l’Éthiopie, de la Côte d’Ivoire ou de la République démocratique du Congo. Les langues, les usages numériques, les tensions politiques et les médias de proximité diffèrent. Une stratégie continentale peut fixer des principes communs, mais elle ne remplacera pas les mécanismes locaux.

À l’échelle africaine, l’Union africaine et les communautés économiques régionales peuvent favoriser des échanges entre cellules de vérification, autorités électorales, médias et universités. Elles peuvent aussi encourager des règles transparentes pour les plateformes numériques. La question centrale restera cependant la même : comment protéger le débat public sans affaiblir la liberté d’expression ?

L’ouvrage de Dominique Tchimbakala s’inscrit dans cette interrogation. Il rappelle qu’une société mieux informée ne se construit pas contre les citoyens, mais avec eux. La réponse aux manipulations passe par la vigilance individuelle, la solidité des médias et la capacité des institutions africaines à rendre des comptes.