Une relation diplomatique peut se dégrader loin des foyers, mais ses effets se font sentir dans les usines, les exploitations agricoles et les emplois liés aux exportations. Pour l’Afrique du Sud, renouer avec Washington est donc autant un enjeu politique qu’économique.
Le 26 octobre 2026, l’ambassadeur sud-africain aux États-Unis, Roelf Meyer, a plaidé pour un dialogue direct entre les deux gouvernements. Il s’exprimait en marge d’un événement consacré à ses mémoires. Il a décrit des relations « tendues » et une situation de « blocage », tout en estimant que des échanges pouvaient ouvrir la voie à des négociations. L’entretien de Roelf Meyer sur les relations entre Pretoria et Washington a été rapporté par l’AFP.
Un différend diplomatique aux conséquences concrètes
La tension s’est accentuée depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2025. Les désaccords portent sur plusieurs sujets : la politique étrangère sud-africaine, les questions raciales et foncières, ainsi que le commerce. Washington a notamment mis en cause des politiques sud-africaines et lancé un programme d’accueil de Sud-Africains blancs qui disent se sentir persécutés. Le gouvernement de Pretoria rejette cette description de la situation dans le pays.
Les relations avaient aussi été marquées par l’expulsion, en mars 2025, de l’ambassadeur sud-africain Ebrahim Rasool, après ses critiques de Donald Trump. Pretoria a ensuite nommé Roelf Meyer, ancien négociateur du gouvernement de l’apartheid lors des discussions ayant conduit à la démocratie, pour prendre la relève. Son expérience des négociations donne à son appel une résonance particulière, mais ne garantit pas que Washington accepte de rouvrir un canal politique régulier.
Le désaccord s’est également manifesté dans les enceintes internationales. Les États-Unis n’ont pas participé au sommet du G20 organisé à Johannesburg en 2025. Selon l’AFP, Washington a par ailleurs écarté l’Afrique du Sud de réunions préparatoires et du sommet du G20 qu’il accueille en décembre 2026. Meyer a indiqué que Pretoria avait « tourné la page » sur cette exclusion. Des représentants sud-africains doivent néanmoins participer au B20, le volet consacré aux entreprises.
AGOA : un accès préférentiel, pas une garantie contre les droits de douane
Un enjeu immédiat concerne l’AGOA, la loi américaine qui accorde à des pays d’Afrique subsaharienne admissibles un accès préférentiel au marché des États-Unis pour certains produits. Le programme a été prolongé jusqu’au 31 décembre 2028, selon le gouvernement sud-africain. Cette échéance donne davantage de visibilité aux exportateurs, mais ne protège pas automatiquement leurs marchandises contre d’autres droits de douane américains, ni contre une décision distincte sur leur admissibilité.
Le risque est donc double : perdre un avantage tarifaire lié à l’AGOA, ou voir cet avantage réduit par d’autres mesures commerciales. En juillet 2026, le gouvernement sud-africain a confirmé qu’un droit de 12,5 % s’appliquait à certains produits du pays au titre d’une procédure américaine liée au travail forcé. Les automobiles et certaines matières premières peuvent également être touchées par des mesures sectorielles. Les taux et les produits concernés varient selon les dispositifs : l’accès préférentiel n’équivaut pas à une exemption générale.
Les conséquences ne se répartissent pas uniformément. Les grandes entreprises exportatrices peuvent chercher d’autres marchés, même si cela demande du temps et de nouveaux investissements. Les sous-traitants, les travailleurs des chaînes industrielles et les producteurs de régions dépendantes de certaines filières disposent souvent de moins de marges pour absorber un recul des commandes. Pour Pretoria, préserver le dialogue commercial revient ainsi à défendre des activités et des emplois, pas seulement des chiffres d’exportation.
Pretoria cherche à préserver ses options
L’Afrique du Sud ne mise pas exclusivement sur Washington. Elle entretient des relations avec la Chine et les pays des BRICS, tout en restant engagée dans la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, qui rassemble des États d’Afrique australe autour de la coopération régionale. Diversifier les débouchés peut réduire la dépendance à un marché unique. Mais remplacer rapidement un partenaire commercial majeur n’est ni simple ni équivalent : les produits, les normes, les circuits logistiques et les investissements nécessaires diffèrent.
La Chine a mis en place, à partir du 1er mai 2026, un régime temporaire de droits de douane nuls pour les produits admissibles de l’Afrique du Sud et d’autres pays africains ayant des relations diplomatiques avec Pékin. La mesure est prévue jusqu’au 30 avril 2028 et reste soumise aux règles d’origine et aux conditions du dispositif. Elle ouvre une possibilité supplémentaire aux exportateurs sud-africains, mais ne constitue pas une solution automatique aux difficultés d’accès au marché américain.
Le choix de Pretoria consiste donc à maintenir plusieurs portes ouvertes : négocier avec les États-Unis, diversifier ses échanges et défendre ses intérêts dans les cadres africains. Le gouvernement doit aussi rendre lisible sa politique extérieure auprès de partenaires qui ne partagent pas toujours ses positions, sans renoncer pour autant à ses décisions souveraines. Le dialogue proposé par Meyer ne signifie pas que les différends sont réglés ; il vise à créer un espace où ils puissent être discutés.
Un test pour les relations entre Washington et l’Afrique
La suite dépendra de la capacité des deux capitales à transformer les déclarations en rencontres concrètes. Les discussions commerciales et l’examen de l’admissibilité sud-africaine à l’AGOA seront des repères importants. Le calendrier du G20 américain, en décembre 2026, permettra aussi d’observer si la mise à l’écart diplomatique se poursuit ou si un canal de coopération est rétabli.
Au-delà de Pretoria, le dossier intéresse les pays africains qui bénéficient de l’AGOA ou souhaitent sécuriser leurs échanges avec les États-Unis. Une préférence commerciale peut soutenir des exportations et des emplois, mais elle reste exposée aux choix politiques et aux règles américaines. Pour l’Afrique du Sud, l’enjeu est de défendre sa place dans ces échanges sans réduire sa diplomatie à un choix entre Washington et Pékin. L’appel de Roelf Meyer ouvre une piste ; les actes des deux gouvernements diront si elle mène à des négociations.