Un film qui parle d’Afrique, mais qui voyage surtout ailleurs

Il y a des œuvres qui prétendent raconter une épopée mondiale et qui, au moment de leur circulation, révèlent une géographie plus étroite. C’est le cas de ce diptyque consacré à Charles de Gaulle : son histoire traverse l’Afrique, mais sa diffusion sur le continent reste limitée, avec le Maroc comme point d’ancrage le plus net et quelques ouvertures ponctuelles ailleurs. La présence de Pathé au Maroc, en Tunisie, au Sénégal et en Côte d’Ivoire montre pourtant qu’un réseau existe déjà pour porter ce type de film au public africain.

Au Maroc, l’enjeu dépasse la seule sortie en salle. Le pays s’est imposé ces dernières années comme une place forte des tournages internationaux, avec une politique cinématographique assumée par le Centre cinématographique marocain et une montée en gamme des complexes Pathé à Casablanca. Le Royaume ne joue donc pas seulement le rôle de décor ; il devient aussi un maillon de la production et de la distribution.

Le Maroc, vitrine assumée d’une coproduction internationale

Le cas marocain est le plus clair. Pathé indique que le film a été tourné en partie au Maroc et que Casablanca a accueilli l’ouverture de son premier multiplexe dans le pays, au sein du Californie Mall. Le groupe précise aussi que ce site comprend huit salles, dont une salle IMAX Laser et une salle 4DX. Cette infrastructure donne au Maroc une capacité de diffusion que n’ont pas toujours d’autres marchés africains.

Le Centre cinématographique marocain a, de son côté, mis en avant le long métrage comme l’un des projets internationaux présentés lors du Festival de Cannes, en soulignant l’attractivité du Royaume pour les tournages étrangers. Cette reconnaissance institutionnelle compte. Elle confirme que le Maroc ne se contente pas d’accueillir des équipes étrangères ; il capitalise sur la production audiovisuelle comme levier d’image, d’emploi et de savoir-faire.

À l’échelle du continent, cette dynamique n’a rien d’anecdotique. Pathé dit être présent en Afrique du Nord et en Afrique de l’Ouest, avec des cinémas en Tunisie, au Sénégal, au Maroc et en Côte d’Ivoire. Le groupe a aussi inauguré le Pathé Cap Sud à Abidjan en 2024, présenté comme son sixième cinéma en Afrique. Autrement dit, les outils de circulation existent. Le vrai sujet est ailleurs : quels films les utilisent, pour quels publics et avec quel récit historique.

Ce que rappelle l’histoire : l’Afrique n’est pas périphérique dans la France libre

Le paradoxe est ancien. Au début de la Seconde Guerre mondiale, l’Afrique équatoriale française et le Cameroun ont donné à la France libre ses premiers appuis territoriaux décisifs. Le ministère français des Armées rappelle le ralliement du Tchad le 26 août 1940, celui du Cameroun le 27 août, puis la création à Brazzaville, le 27 octobre 1940, d’un comité de défense de l’Empire. La Fondation de la France Libre situe ce mouvement dans une séquence rapide, du Tchad au Congo-Brazzaville, en passant par l’Oubangui-Chari.

Ces dates ne sont pas des détails. Elles disent que Brazzaville, N’Djamena et Douala ont servi de socle politique, militaire et symbolique à un mouvement encore fragile. Le Tchad et le Cameroun n’ont pas seulement fourni des arrière-bases. Ils ont permis à Charles de Gaulle de passer du statut de voix isolée à celui de chef d’un espace en guerre. L’Afrique a donc été, très tôt, un terrain de légitimation du gaullisme.

Le Congo-Brazzaville a aussi joué un rôle central. Les sources mémorielles du ministère des Armées rappellent que Brazzaville est devenue l’un des centres de gravité de la France libre. La ville a servi de base à des structures politiques et militaires qui ont donné de la consistance au projet gaulliste. Dans ce récit, l’Afrique n’apparaît pas en marge ; elle est au cœur de la construction du pouvoir.

Un écart de circulation qui dit quelque chose du marché culturel africain

La faiblesse de la diffusion sur le continent ne tient pas à l’absence d’intérêt historique. Elle s’explique aussi par l’architecture des marchés cinématographiques. Les réseaux d’exploitation restent plus denses en Europe qu’en Afrique francophone, même si les choses bougent au Maroc, en Tunisie, au Sénégal et en Côte d’Ivoire. Pathé lui-même insiste sur le poids de ses implantations africaines, signe que la carte de la distribution pourrait être plus large que ce qu’elle fut ici.

Au Maroc, l’offre technique permet une sortie visible, dans un environnement où les multiplexes modernes se multiplient. Cela change la donne pour les grands films historiques, souvent pensés d’abord pour des publics européens. À Casablanca, le cinéma devient aussi un espace de prestige urbain, tandis que dans d’autres villes africaines, l’accès à ce type de production dépend encore davantage de circuits réduits, d’initiatives privées ou de programmations événementielles.

La question n’est pas seulement commerciale. Elle est culturelle et politique. Quand un film sur la France libre circule peu en Afrique, il prive aussi les spectateurs africains d’un récit où leurs territoires, leurs administrateurs, leurs soldats et leurs villes ont pourtant pesé lourd. À l’inverse, une diffusion mieux pensée peut rappeler que l’histoire des indépendances et l’histoire coloniale ne sont pas des chapitres séparés de l’histoire européenne ; elles sont liées, dans les faits comme dans les mémoires.

Une résonance continentale au-delà du biopic

La portée continentale du sujet se lit donc à deux niveaux. D’abord, le film renvoie à une période où plusieurs territoires africains ont contribué à redéfinir le rapport de force mondial. Ensuite, sa circulation inégale montre que la mémoire partagée continue de dépendre d’infrastructures culturelles, de choix commerciaux et de priorités éditoriales. Le débat ne concerne pas seulement un long métrage français ; il touche à la place de l’Afrique dans les récits historiques mis en circulation aujourd’hui.

Le Maroc, pour sa part, illustre une trajectoire différente. Rabat et Casablanca misent sur l’industrie culturelle, les tournages étrangers et les partenariats avec des groupes internationaux. Cette stratégie sert l’économie locale, mais aussi l’affirmation d’un savoir-faire marocain dans l’audiovisuel. Dans cette affaire, le Royaume apparaît moins comme une exception exotique que comme un marché structuré, capable d’accueillir des œuvres lourdes, historiques et ambitieuses.

Reste une interrogation simple. Si Brazzaville, N’Djamena, Yaoundé et Alger ont compté dans l’ascension du général de Gaulle, pourquoi ces villes n’ont-elles pas davantage compté dans la vie commerciale du film qui s’en inspire ? La réponse se trouve sans doute dans la combinaison de deux réalités : une mémoire africaine encore trop souvent racontée depuis l’extérieur, et un marché culturel continental qui se développe vite, mais de manière inégale. C’est là que se joue désormais la suite.