Une carte du risque mondial qui parle aussi à l’Afrique
À première vue, le classement publié en janvier 2026 par le World Economic Forum ressemble à un exercice de prospective réservé aux diplomates, aux banquiers et aux grandes entreprises. En réalité, il décrit un environnement qui touche très concrètement les États africains : commerce plus dur, information plus fragile, climat plus violent, technologie plus inégale. Le message central est simple : les chocs ne viennent plus seuls. Ils se combinent, se nourrissent et se propagent plus vite qu’avant.
Le rapport s’appuie sur les réponses de plus de 1 300 experts interrogés dans le cadre de la Global Risks Perception Survey 2025-2026. Il place la confrontation géoéconomique en tête pour 2026 et pour l’horizon de deux ans, tandis que les risques liés à l’information, à la polarisation et au climat restent très hauts dans la hiérarchie. À dix ans, les risques environnementaux reprennent la première place, ce qui confirme une tension de fond entre l’urgence du court terme et les déséquilibres de long terme.
Dans une lecture panafricaine, ce classement compte parce que le continent est exposé à plusieurs de ces risques sans disposer des mêmes marges de manœuvre que les grandes puissances. La Banque africaine de développement a déjà prévenu que les besoins d’adaptation et de résilience restent considérables, notamment pour les infrastructures, l’eau, l’énergie et les transports.
Le commerce durci, l’information brouillée et la confiance abîmée
Le premier risque du rapport est la confrontation géoéconomique. Le terme est technique, mais l’idée est claire : les États utilisent davantage les tarifs douaniers, les sanctions, les restrictions à l’investissement et les contrôles sur les matières premières comme des armes de puissance. Le WEF note que 18 % des experts le désignent comme la crise mondiale la plus probable en 2026, et qu’il reste numéro un sur l’horizon 2028.
Pour l’Afrique, l’enjeu dépasse la seule diplomatie commerciale. Quand les grandes économies se ferment, les pays exportateurs perdent de la visibilité. Quand les chaînes de valeur se fragmentent, les coûts de transport et de financement augmentent. Et quand les minerais critiques deviennent des instruments de pression, les États africains riches en ressources se retrouvent plus exposés aux rivalités extérieures. Reuters a relevé, le jour de la publication, que le rapport insistait sur les tarifs, les contrôles sur les investissements et les restrictions sur des ressources stratégiques comme exemples concrets de cette tendance.
Le deuxième risque mis en avant est la désinformation, mais le rapport la relie directement à un problème plus large : la difficulté croissante à distinguer le vrai du faux en ligne. C’est un sujet central pour l’Afrique, où 73 % des personnes interrogées disent s’inquiéter de leur capacité à faire la différence entre contenus authentiques et contenus faux, contre 58 % en moyenne mondiale. Le Reuters Institute retrouve exactement le même chiffre de 73 % pour l’Afrique dans son Digital News Report 2025.
Cette vulnérabilité est renforcée par la manière dont l’information circule. Le Reuters Institute souligne que les médias d’actualité, les marques de presse de confiance et les sources officielles restent les lieux vers lesquels les publics se tournent pour vérifier une information, mais il constate aussi une forte place des réseaux sociaux dans de nombreux pays africains. En Afrique, la défiance envers ce qui circule en ligne ne signifie donc pas retrait du numérique ; elle signale plutôt un espace public plus exposé aux manipulations, aux montages et aux campagnes coordonnées.
Le troisième risque du classement, la polarisation sociale, s’inscrit dans le sillage du précédent. Le WEF décrit une société où les bulles informationnelles, les algorithmes de recommandation et la défiance institutionnelle renforcent les divisions. Sur le continent, ce mécanisme peut peser lourd dans les périodes électorales, dans les débats communautaires et dans les moments de crise sécuritaire. Le danger n’est pas seulement de croire une fausse information. C’est aussi de ne plus partager un socle commun de faits.
Climat, infrastructures et technologie : la facture du long terme
Le quatrième risque à deux ans est l’extrême météo. À dix ans, les risques environnementaux reprennent pourtant le dessus, avec les événements météorologiques extrêmes, la perte de biodiversité et les changements critiques des systèmes terrestres en tête du classement. Le WEF y voit la menace structurelle la plus lourde à long terme. Ce basculement compte beaucoup pour l’Afrique, car le continent paie déjà une grande partie du coût physique d’un réchauffement qu’il a peu contribué à provoquer.
Le rapport insiste sur les dégâts potentiels pour les infrastructures critiques, en particulier dans les secteurs de l’eau, de l’énergie et des transports. Il cite aussi le Maroc parmi les pays où certaines infrastructures hydroélectriques peuvent devenir des actifs échoués si les sécheresses se prolongent. L’exemple est parlant au nord du continent, mais la logique vaut aussi pour le Sahel, la Corne de l’Afrique, les deltas, les zones urbaines côtières et les économies très dépendantes d’un petit nombre d’ouvrages essentiels. L’AfDB, de son côté, a placé la résilience des infrastructures au centre de son programme d’adaptation.
Le cinquième risque à deux ans est le conflit armé entre États, en recul d’un rang seulement. Le recul ne dit pas que la menace baisse ; il dit surtout que d’autres tensions ont pris encore plus de place. Le WEF rappelle que confrontation géoéconomique et conflit interétatique se renforcent mutuellement. Dans plusieurs régions africaines riches en ressources, cette combinaison crée un terrain délicat : pressions extérieures, insécurité locale, compétition sur les minerais, et arbitrages plus difficiles pour les gouvernements.
Au-delà du top 5, un point mérite une attention particulière : les effets néfastes de l’intelligence artificielle. Le WEF indique que ce risque passe de la 30e place à deux ans à la 5e à dix ans, soit la progression la plus forte parmi les 33 risques évalués. Il note aussi un écart net d’adoption : 27 % de la population active en Amérique du Nord contre 9 % en Afrique subsaharienne. Autrement dit, le continent risque de subir une technologie qu’il déploie encore de manière très inégale.
Le même rapport souligne qu’il n’existe dans les régions en développement qu’un petit nombre de centres de données dédiés à l’IA. Ce n’est pas un détail technique. C’est un indice de dépendance future. Là où les données, le calcul et les talents se concentrent, la valeur, la souveraineté numérique et les emplois qualifiés se concentrent aussi. Les pays africains qui n’ont pas encore de stratégie claire sur l’IA ou sur les technologies quantiques risquent de voir l’écart s’agrandir avec les économies les mieux équipées.
Ce que ce classement annonce pour le continent
Le tableau d’ensemble n’est donc pas celui d’une menace unique, mais d’un empilement de pressions. Une guerre commerciale peut faire monter les prix et fragiliser les recettes d’exportation. Une vague de désinformation peut affaiblir la confiance publique. Un choc climatique peut casser une chaîne d’approvisionnement, couper une route, ou désorganiser une centrale hydraulique. Une adoption trop lente de l’IA peut ensuite creuser l’écart de productivité, d’emploi et d’accès aux services. Le risque, pour les États africains, est que ces chocs se renforcent mutuellement.
Mais le rapport dit aussi autre chose : la préparation reste possible. Cela passe par des infrastructures plus robustes, une intégration régionale plus concrète, des systèmes d’information plus crédibles, des politiques industrielles mieux ciblées et des compétences numériques plus largement diffusées. La réponse n’est pas seulement défensive. Elle est aussi politique et économique. Dans un monde de compétition, les pays qui mutualisent, anticipent et investissent dans la résilience gardent plus de marge. C’est particulièrement vrai pour les ensembles régionaux africains, de la CEDEAO à la SADC, en passant par la CEMAC et la ZLECAf, qui restent des instruments essentiels pour amortir les chocs extérieurs.
Au fond, le classement 2026 ne raconte pas seulement un monde plus instable. Il rappelle que l’Afrique devra arbitrer entre urgence immédiate et transformation de fond. C’est là que se jouera l’essentiel : dans la capacité à protéger les infrastructures, sécuriser l’information, élargir l’accès aux technologies et défendre des intérêts économiques sans se laisser enfermer dans les rivalités des autres.