À Nairobi, le débat a pris une tournure très concrète

Dans les salles de conférence comme dans les laboratoires, la même question revient : comment faire entrer davantage de jeunes Africaines dans les sciences, puis les y garder ? À Nairobi, début septembre 2026, le Women in STEM Africa Summit a remis ce sujet au centre de l’agenda continental, avec plus de 1 500 participants annoncés, des ateliers, des rencontres avec des recruteurs et même un prix de 500 000 shillings kenyans pour le meilleur projet présenté. Le choix du Kenya n’a rien d’anodin. Le pays s’est imposé comme un nœud important de l’innovation en Afrique de l’Est, tandis que les institutions régionales et l’UNESCO y multiplient les initiatives sur les compétences numériques et la formation scientifique.

Le débat dépasse la seule capitale kényane. Il touche la CEDEAO, la SADC, la CEEAC, l’EAC et, plus largement, l’Union africaine, qui pousse depuis plusieurs années une lecture stratégique des STEM, c’est-à-dire des sciences, technologies, ingénierie et mathématiques. Dans cette grille, les filles ne constituent pas un public à « inclure » par principe moral. Elles représentent un vivier de compétences pour des économies qui veulent monter en gamme, créer des emplois formels et retenir leurs talents. L’enjeu est économique autant que social.

Un bon niveau de formation, puis une chute brutale dans les carrières

Les données disponibles montrent un paradoxe africain. Le continent affiche la plus forte proportion mondiale de femmes diplômées en STEM : 47 %, contre 42 % en Europe et 39 % en Amérique du Nord selon une synthèse reprise par McKinsey à partir d’UNESCO et Times Higher Education. Mais cette avance universitaire se dilue vite. Dans les métiers de la tech, les femmes ne représentent plus que 23 % à 30 % des postes en Afrique subsaharienne. Et dans les fonctions de direction, leur présence tombe à moins de 12 %.

Indicateur Ordre de grandeur Source
Femmes parmi les diplômés STEM en Afrique 47 % McKinsey, fondé sur UNESCO et Times Higher Education
Femmes dans les métiers tech en Afrique subsaharienne 23 % à 30 % McKinsey
Femmes dans les postes de direction tech Moins de 12 % McKinsey
Start-up tech africaines avec une femme CEO Environ 10 % McKinsey
Financement capté par les start-up tech dirigées par des femmes en 2024 1,0 % McKinsey / Africa: The Big Deal

Ce décalage ne vient pas d’un seul verrou. Il commence tôt, souvent à l’école primaire. L’UNESCO rappelle que les stéréotypes de genre, l’absence de modèles visibles et le poids des normes sociales freinent encore l’accès des filles aux parcours scientifiques. L’organisation insiste aussi sur un point très concret : dans beaucoup de contextes, les responsabilités domestiques pèsent davantage sur les filles dès l’enfance, surtout en milieu rural.

Les difficultés d’apprentissage aggravent encore la situation. La Banque mondiale rappelle que 87 % des enfants en Afrique subsaharienne sont en situation de « learning poverty », c’est-à-dire incapables de lire et comprendre un texte simple à 10 ans. Le même organisme souligne depuis des années que la région cumule faibles acquis en lecture et en mathématiques, même quand la scolarisation progresse. Autrement dit, le problème n’est pas seulement l’accès à l’école ; c’est aussi la qualité des apprentissages fondamentaux qui conditionnent ensuite l’entrée dans les filières scientifiques.

La pression familiale, le financement et le plafond de verre

Une fois les études terminées, beaucoup de femmes se heurtent à un autre mur : la vie professionnelle. McKinsey a interrogé 220 femmes travaillant dans la tech sur plusieurs marchés africains. Près d’un quart ont cité les biais de genre et le manque d’occasions de montée en compétences comme obstacles à leur progression. L’enquête montre aussi que les responsabilités familiales restent un frein majeur, au point de pousser certaines femmes à quitter le secteur trop tôt.

Le cas du financement est encore plus net. En 2024, les start-up tech fondées ou cofondées par des femmes n’ont capté qu’environ 1 % du financement total en Afrique, soit 21 millions de dollars, contre 94 % pour les projets menés par des hommes. Cette asymétrie n’est pas seulement une question de capital-risque. Elle dit aussi qui a accès aux réseaux, aux mentors, aux investisseurs et aux premiers tickets capables de faire grandir une entreprise. Dans l’écosystème numérique, l’argent ne récompense pas seulement une idée ; il valide aussi des rapports de confiance. Et ces rapports restent très genrés.

Les représentantes d’institutions et d’entreprises présentes à Nairobi ont insisté sur un autre point : la visibilité. Sans femmes en poste dans les laboratoires, les conseils d’administration, les équipes produit ou les fonds d’investissement, les jeunes filles disposent de peu de repères. Le sommet a précisément rassemblé des responsables publics, des universitaires, des ingénieures, des recruteuses et des entrepreneures. Cette mise en réseau compte. En Afrique, où les trajectoires professionnelles dépendent souvent des affiliations, des recommandations et de la circulation de l’information, la visibilité est déjà une forme d’accès.

Ce que cela change pour les politiques publiques africaines

Le sujet ne se limite pas à l’égalité entre femmes et hommes. Il touche la productivité, la souveraineté numérique et la capacité des États à former une main-d’œuvre adaptée à l’économie des données, de l’intelligence artificielle et de la cybersécurité. L’UNESCO relie désormais explicitement la question des filles et des femmes aux compétences numériques, tandis que l’Union africaine et ses partenaires rappellent que l’Afrique de demain comptera une part très importante de jeunes actifs. Si cette jeunesse n’acquiert pas les bonnes compétences, le dividende démographique peut se transformer en frustration sociale.

La lecture régionale est aussi importante. En Afrique de l’Est, les gouvernements misent sur les hubs numériques, l’enseignement supérieur et les partenariats public-privé. Mais sans politiques de garde d’enfants, sans bourses ciblées, sans orientation scientifique dès le primaire et sans lutte contre les biais de recrutement, les progrès resteront inégaux. À l’échelle continentale, le message est clair : l’Afrique n’a pas un déficit de talents féminins. Elle a un problème de conversion des talents en carrières, puis de carrières en pouvoir de décision. C’est là que se joue la prochaine étape.

Le sommet de Nairobi laisse donc une piste de travail précise. Les pays qui veulent accélérer devront agir à trois niveaux : l’école, l’entreprise et le financement. C’est à cette condition que les filles qui réussissent en sciences ne disparaîtront plus au moment d’entrer dans le marché du travail. Et c’est à cette condition aussi que l’innovation africaine cessera de se construire avec une moitié seulement de ses forces vives.