En Libye, le paradoxe énergétique devient difficile à ignorer : le pays dispose de réserves gazières importantes, mais ses centrales manquent parfois de combustible. À Tripoli, les autorités étudient donc une solution qui pourrait modifier la gestion de l’électricité : importer du gaz naturel liquéfié, puis le reconvertir avant son acheminement vers les centrales.
Un système électrique dépendant d’un gaz irrégulier
Une commission technique libyenne poursuit l’examen de cette option. Elle travaille sur les besoins des centrales, les infrastructures nécessaires et les conditions de raccordement au réseau national. Les discussions portent aussi sur une unité flottante de stockage et de regazéification, appelée FSRU. Ce navire spécialisé reçoit le GNL, le stocke, le transforme en gaz, puis l’injecte dans un réseau terrestre.
La réunion tenue à Tripoli le 28 septembre 2026 a notamment porté sur les aspects techniques, économiques et opérationnels du projet. L’Agence de presse libyenne a indiqué que la commission étudiait également les possibilités de transport du gaz et les travaux liés au futur réseau côtier. Le compte rendu de l’agence officielle libyenne précise qu’aucune décision finale d’investissement n’a encore été annoncée.
Le recours au GNL ne répond pas à une absence de ressources. Il vise plutôt à réduire les ruptures d’approvisionnement. D’après l’Agence américaine d’information sur l’énergie, le gaz naturel a représenté 70,9 % de la production électrique libyenne en 2022. Le pétrole et ses dérivés ont fourni les 29 % restants. La même source estime que les centrales absorbaient environ 85 % de la consommation nationale de gaz cette année-là.
Cette dépendance rend le système vulnérable. Lorsqu’une installation gazière s’arrête, lorsqu’un gazoduc est perturbé ou lorsque la demande augmente fortement, les centrales doivent parfois utiliser du diesel ou du fioul lourd. Ces combustibles permettent de maintenir la production, mais ils coûtent davantage et compliquent la gestion budgétaire.
Les données disponibles montrent aussi une tension entre production, consommation intérieure et exportations. La production libyenne de gaz sec est passée de 423 milliards de pieds cubes en 2022 à 394 milliards en 2023, selon l’Agence américaine d’information sur l’énergie. Dans le même temps, la consommation nationale a atteint environ 305 milliards de pieds cubes en 2023.
Le GNL, une assurance coûteuse et une nouvelle dépendance
Le pays continue pourtant d’exporter du gaz vers l’Italie par le gazoduc Greenstream, qui relie Mellitah à Gela. Les exportations libyennes ont cependant reculé à environ 89 milliards de pieds cubes en 2023, contre près de 200 milliards en 2019. La hausse de la demande intérieure et la baisse de la production limitent désormais les volumes disponibles pour le marché extérieur.
La situation est aggravée par le torchage. En 2023, la Libye a brûlé ou rejeté environ 240 milliards de pieds cubes de gaz, selon les données reprises par l’Agence américaine d’information sur l’énergie. Ce phénomène concerne surtout le gaz associé extrait avec le pétrole. Des capacités insuffisantes de collecte, de traitement et de transport empêchent encore d’en valoriser une partie.
Le recours au GNL pourrait donc jouer le rôle d’une assurance temporaire. Une cargaison importée permettrait de répondre à une pénurie locale ou à une interruption sur le réseau. Elle pourrait aussi limiter l’utilisation du diesel et du fioul dans les centrales. Pour les ménages, l’enjeu est direct : une alimentation plus régulière du réseau réduirait la pression sur les quartiers de Tripoli et sur les autres zones urbaines desservies par les mêmes infrastructures.
La solution comporte toutefois un coût. La Libye doit encore préciser l’origine du GNL, les volumes nécessaires, le calendrier et le mode de financement. Elle devrait aussi construire ou louer les équipements de réception, installer les connexions terrestres et adapter certaines centrales. Une unité flottante peut être déployée plus rapidement qu’un terminal terrestre, mais elle implique des frais de location, de transport et de fonctionnement.
La commission compare donc trois options : le gaz produit localement, le GNL importé et les combustibles liquides. Cette comparaison devra intégrer le prix du combustible, les coûts de transport, la sécurité des installations et la disponibilité des infrastructures. Elle devra aussi mesurer les risques liés aux fluctuations du marché international du gaz.
Pour la Compagnie nationale libyenne de pétrole et la Société générale d’électricité de Libye, la coordination sera décisive. La première doit garantir la disponibilité des combustibles et la continuité des installations. La seconde doit adapter ses centrales et son réseau. Une mauvaise articulation entre les deux acteurs pourrait déplacer le problème au lieu de le résoudre.
Un choix énergétique lié à la fragmentation politique
La question énergétique ne peut pas être séparée de la trajectoire politique libyenne. Depuis la division institutionnelle du pays, les infrastructures pétrolières et gazières restent exposées aux rivalités entre autorités, groupes armés et acteurs locaux. Les installations de l’ouest, de l’est et du centre ne sont pas toujours soumises aux mêmes rapports de force.
Cette fragmentation touche aussi les citoyens. Les habitants de Tripoli peuvent subir des coupures liées à un incident situé loin de la capitale. Dans les régions productrices, les communautés demandent souvent davantage de retombées locales et de services publics. Dans les zones rurales, les contraintes de transport et la faiblesse des réseaux peuvent amplifier les effets d’une panne nationale.
Le projet doit également être replacé dans son environnement nord-africain. La Libye n’appartient pas à la CEDEAO, à la CEMAC ou à l’Union du Maghreb arabe comme espace économique intégré actif comparable à d’autres ensembles régionaux. Elle reste néanmoins connectée aux marchés énergétiques de la Méditerranée, notamment par ses échanges avec l’Italie et ses interconnexions électriques avec la Tunisie et l’Égypte.
Selon les données disponibles, la Libye a importé plus de 0,8 térawattheure d’électricité en 2022. L’Égypte a par ailleurs étudié une hausse de la capacité d’interconnexion avec la Libye, de 150 mégawatts à 2 gigawatts, sans calendrier définitif connu dans les dernières données publiées. Ces connexions peuvent aider à stabiliser le réseau, mais elles ne remplacent pas une réforme durable de la production et du transport.
Ce que Tripoli devra trancher
La prochaine étape sera la remise d’un rapport technique et économique. La commission devra préciser la capacité des centrales compatibles avec le GNL, le lieu de réception des cargaisons et le tracé des conduites. Elle devra aussi indiquer si le projet constitue une solution d’urgence ou un élément permanent de la stratégie énergétique.
Le dossier dépasse donc la seule question du combustible. Il pose celle de la valorisation du gaz libyen, de la réduction du torchage et de la modernisation des réseaux. Il pose aussi celle de la gouvernance d’infrastructures qui traversent un pays encore politiquement divisé.
À court terme, le GNL pourrait sécuriser l’approvisionnement des centrales lors des périodes de tension. À moyen terme, son intérêt dépendra de la capacité de la Libye à récupérer son propre gaz, à renforcer ses infrastructures et à garantir une gestion stable du secteur. Le choix qui se prépare à Tripoli dira si l’importation devient un filet de sécurité ou le signe d’une dépendance énergétique nouvelle.