Un pari sur le réseau, pas seulement sur la production

À Abidjan, l’électricité n’est plus seulement une affaire de centrale ou de facture. Elle devient aussi un sujet d’influence régionale. Pour la Côte d’Ivoire, la question est claire : comment transformer un réseau déjà solide en véritable plateforme d’échanges pour toute l’Afrique de l’Ouest ?

Le gouvernement ivoirien a inscrit ce choix dans une trajectoire plus large, celle d’un pays qui veut consolider son rôle de hub énergétique ouest-africain. Cette ambition s’appuie sur la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, et sur le West African Power Pool, l’organisme régional chargé d’intégrer les systèmes électriques et de bâtir un marché commun de l’électricité.

Dans ce cadre, la Côte d’Ivoire a signé en septembre 2025 un compact régional énergie avec le Millennium Challenge Corporation, avant que les institutions ivoiriennes ne lancent la procédure de ratification en 2026. Le programme est annoncé autour de 300 millions de dollars, avec une contribution complémentaire de l’État ivoirien, et vise à relier plus efficacement le réseau national au marché régional.

Ce que finance réellement l’accord

Le cœur du dispositif est double. D’un côté, il s’agit de moderniser le réseau électrique ivoirien. De l’autre, il faut préparer la deuxième phase du marché régional de l’électricité, celle qui doit permettre des échanges plus fluides, plus transparents et plus compétitifs entre pays voisins. Le MCC indique que le projet doit renforcer les capacités de commerce d’électricité de la Côte d’Ivoire tout en consolidant la sécurité énergétique en Afrique de l’Ouest.

Ce point technique compte beaucoup. Un réseau peut produire davantage sans être capable d’exporter proprement vers ses voisins. Il peut aussi exporter sans disposer d’équipements assez robustes pour absorber les flux. Le financement vise précisément ces deux goulets d’étranglement : les infrastructures et les outils de gestion nécessaires au marché régional.

Le calendrier confirme aussi l’importance du dossier. Le MCC a approuvé le compact régional en septembre 2024. Puis l’accord a été signé en septembre 2025. Enfin, la ratification gouvernementale annoncée en août 2026 ouvre la voie à la mise en œuvre juridique et budgétaire du programme. Cette succession de dates montre qu’il ne s’agit pas d’une annonce isolée, mais d’un montage institutionnel déjà mûr.

La Côte d’Ivoire, déjà exportatrice d’électricité

Le choix n’arrive pas dans un vide. La Côte d’Ivoire exporte déjà de l’électricité vers plusieurs pays de la sous-région. Les sources du ministère ivoirien de l’Énergie citent notamment le Ghana, le Burkina Faso, le Mali, le Libéria, la Sierra Leone et la Guinée. L’interconnexion avec le Liberia, la Sierra Leone et la Guinée passe par le projet CLSG, qui structure depuis plusieurs années l’axe électrique régional.

Le pays dispose aussi d’une base technique plus large qu’auparavant. Les données officielles indiquent une puissance installée de 3 019 MW en 2024, contre 2 907 MW dans la série de comparaison fournie par le gouvernement, avec un taux de couverture nationale porté à 94,3 % et un taux d’accès à l’électricité à 98,8 %. Le gouvernement présente également un taux de couverture proche de 95 % dans ses communications de 2026.

Dans le même mouvement, le parc d’abonnés a progressé, tout comme les raccordements dans le cadre du Programme Électricité Pour Tous, souvent abrégé PEPT. Le ministère parle d’une consommation brute nationale de 13 577 GWh en 2024 et de plus de 4,59 millions d’abonnés, ce qui traduit l’élargissement du marché intérieur avant son ouverture plus nette à la région.

Ce que change le financement pour les Ivoiriens

Pour l’État ivoirien, l’enjeu dépasse la signature d’un don. Il s’agit de sécuriser l’offre électrique dans un pays où l’industrie, les services et l’urbanisation rapide demandent un réseau plus stable. Le gouvernement a déjà lié cette ambition à d’autres investissements, comme la centrale de Songon ou le programme WASUNA, qui visent à renforcer la capacité nationale et à diversifier les sources de production.

Pour les ménages, l’enjeu est plus concret encore. Une meilleure interconnexion peut réduire certaines contraintes d’approvisionnement, limiter les tensions sur le réseau et soutenir l’extension du service hors des grands centres. Mais l’effet ne sera visible que si les investissements suivent, y compris dans la distribution, les postes, la maintenance et la qualité du service. Le dossier énergétique ivoirien ne se joue donc pas seulement à la production ; il se joue dans la circulation de l’électricité jusqu’aux quartiers, aux zones rurales et aux unités de production.

Pour les entreprises, c’est un autre signal. Un réseau plus robuste et plus connecté réduit les risques de coupure, améliore la planification industrielle et renforce l’attractivité du pays pour les activités consommatrices d’énergie. C’est aussi une manière d’encadrer les échanges sous-régionaux dans un cadre plus lisible, au moment où la CEDEAO et ses institutions spécialisées avancent vers un marché régional plus intégré.

Une portée ouest-africaine, et au-delà

La portée de cet accord dépasse la Côte d’Ivoire. Dans une Afrique de l’Ouest où les besoins en électricité progressent plus vite que certains réseaux nationaux, le marché régional reste une solution pragmatique. Le WAPP a été créé pour cela : intégrer les systèmes, fluidifier les échanges et bâtir un marché régional de l’électricité. Le passage à une phase plus compétitive, avec marché de la veille pour le lendemain, reste l’horizon institutionnel affiché par la CEDEAO.

Pour l’Union africaine, l’exemple ivoirien illustre une voie souvent mise en avant mais encore inégale sur le continent : faire de l’infrastructure régionale un levier d’intégration économique réelle. En énergie, les frontières administratives pèsent moins quand les lignes, les règles de marché et les mécanismes de régulation avancent ensemble. C’est ce chantier-là que ce financement américain vient accélérer, au moment où la Côte d’Ivoire cherche à consolider sa place de pivot électrique ouest-africain.

Le prochain point à surveiller est désormais l’exécution. La valeur politique d’un compact se mesure moins à son annonce qu’à sa capacité à produire des lignes, des équipements, des interconnexions et, surtout, un marché capable de faire circuler l’électricité de façon fiable entre les pays de la région.