À Volo Volo, le principal marché de Moroni, l’incertitude s’installe derrière les étals de chaussures, de vêtements et de produits courants. Une nouvelle loi comorienne réserve certaines activités du petit commerce aux Comoriens de naissance. Elle pourrait modifier l’équilibre économique d’un secteur où des ressortissants malgaches occupent une place importante.

Le texte a été publié le 21 juillet 2026. Son application n’était pas encore effective au moment des témoignages recueillis. Pourtant, l’annonce suffit déjà à inquiéter des commerçants étrangers qui dépendent de ces revenus pour vivre aux Comores et soutenir leurs familles restées à Madagascar.

Une réforme inscrite dans la souveraineté économique

La disposition controversée prévoit que certaines activités commerciales ou industrielles relevant du petit commerce peuvent être réservées aux ressortissants comoriens d’origine. Le texte invoque des motifs d’ordre public, de sécurité alimentaire et de souveraineté économique.

La formulation ne signifie pas que toutes les entreprises étrangères seraient interdites. Elle vise plutôt des activités de proximité, généralement accessibles avec un capital limité et sans qualification particulière. La liste précise des métiers concernés, ainsi que les modalités de contrôle, restent donc déterminantes pour mesurer la portée réelle de la réforme.

Cette nouvelle règle s’ajoute à un cadre juridique déjà exigeant. La législation comorienne impose aux étrangers qui souhaitent exercer une activité commerciale d’obtenir des autorisations spécifiques. Le régime applicable au séjour et au travail des étrangers aux Comores distingue notamment le séjour, l’emploi salarié et la création d’une activité économique.

Le Code des investissements adopté en 2020 affirme toutefois la liberté d’investir pour les Comoriens comme pour les étrangers, sous réserve des secteurs soumis à une réglementation particulière. Cette coexistence entre principe général d’égalité et restrictions sectorielles ouvre déjà un débat sur la lisibilité du droit économique comorien.

À Moroni, les commerçants malgaches redoutent une rupture

Les ressortissants malgaches constituent la principale communauté étrangère installée aux Comores. Leur présence s’inscrit dans une histoire ancienne de circulations entre les îles de l’océan Indien. Les liens familiaux, commerciaux et maritimes relient notamment Madagascar, Anjouan, Mohéli et la Grande Comore.

Selon les chiffres rapportés dans les témoignages disponibles, environ 20 000 Malgaches vivent aux Comores. Tous ne travaillent pas dans le petit commerce, mais cette activité représente une source de revenus essentielle pour une partie d’entre eux.

À Volo Volo, Larissa Razafitiana vend des chaussures. Elle explique gagner suffisamment pour envoyer chaque mois entre 50 et 100 euros à sa famille installée à Ambilobe, dans le nord de Madagascar. Pour elle, une interdiction de vendre ne constituerait pas seulement une perte professionnelle. Elle menacerait directement un revenu partagé entre deux pays.

« J’ai vraiment très peur », témoigne-t-elle. La commerçante affirme aussi avoir vu une demande de visa refusée pour des raisons professionnelles, alors que d’autres ressortissants malgaches auraient obtenu une autorisation d’entrée. Son récit illustre une difficulté plus large : l’accès au marché du travail et aux petits métiers dépend à la fois du statut migratoire, des autorisations administratives et de la capacité à investir.

La réforme pourrait également toucher les consommateurs. Dans les marchés urbains, les petits vendeurs assurent une distribution souple et réactive. Une réduction brutale du nombre d’étals pourrait diminuer l’offre dans certains quartiers ou entraîner une hausse des prix. L’effet dépendra cependant de la capacité des commerçants comoriens à reprendre les activités concernées.

Le gouvernement défend une priorité donnée aux nationaux

Les défenseurs de la loi la présentent comme une mesure de justice sociale. Leur argument est simple : les activités nécessitant peu de capitaux ou de compétences rares devraient d’abord bénéficier aux citoyens comoriens, dans un pays où l’accès à l’emploi reste difficile.

Hamidou Mhoma, vice-président de la Nouvelle OPACO, estime que les étrangers doivent être encouragés à investir dans des secteurs où les Comores manquent de capitaux ou de savoir-faire. Il rejette l’assimilation de la réforme aux violences xénophobes observées ailleurs dans la région. Selon lui, il ne s’agit pas de chasser les étrangers, mais de distinguer le petit commerce des investissements capables de créer une activité nouvelle.

Cette position met en avant un choix de politique économique. Les autorités cherchent à protéger l’espace commercial local tout en maintenant l’ouverture aux salariés étrangers et aux investisseurs spécialisés. Le point sensible sera donc la frontière entre un petit commerce à protéger et une activité étrangère considérée comme utile au développement.

Une contestation sur la nationalité et l’égalité de traitement

La principale critique ne concerne pas uniquement les ressortissants étrangers. Des voix s’interrogent aussi sur l’exclusion des personnes ayant acquis la nationalité comorienne par naturalisation. En réservant les activités visées aux seuls Comoriens de naissance, la loi introduit une distinction entre citoyens selon l’origine de leur nationalité.

Cette différence pourrait créer une insécurité juridique pour des personnes installées durablement dans le pays, parfois depuis plusieurs années. Elle pose aussi une question pratique : comment les administrations vérifieront-elles l’origine de la nationalité d’un commerçant, et quelles garanties seront offertes en cas de contestation ?

Le risque est également économique. Si l’application de la loi s’accompagne de contrôles rapides, sans période de transition ni dispositif de reconversion, les vendeurs concernés pourraient perdre leur stock, leur emplacement et leur revenu. Les effets seraient plus lourds pour les travailleurs indépendants que pour les entreprises structurées, capables de déplacer leur activité vers un secteur autorisé.

Un enjeu qui dépasse l’archipel

Les Comores se trouvent au croisement de plusieurs espaces régionaux. Le pays participe notamment aux mécanismes de coopération de la Commission de l’océan Indien, qui réunissent des États insulaires confrontés à des problématiques communes : mobilité, emploi, commerce maritime et circulation des personnes.

La décision de Moroni rejoint un débat plus large dans l’océan Indien et en Afrique de l’Est. Plusieurs gouvernements cherchent à réserver certaines activités aux nationaux, tout en attirant les investissements étrangers dans les secteurs jugés stratégiques. Cette politique peut soutenir l’entrepreneuriat local. Elle peut aussi fragiliser les travailleurs migrants si les règles sont appliquées sans dialogue ni transition.

Les prochaines étapes seront donc décisives. Il faudra connaître la liste exacte des activités concernées, le calendrier des contrôles et le sort réservé aux commerçants déjà installés. Le gouvernement devra aussi préciser la place des citoyens naturalisés et les conditions offertes aux investisseurs étrangers.

À Moroni comme à Antananarivo, l’enjeu dépasse la seule fermeture éventuelle de quelques étals. Il touche aux droits économiques, aux relations entre deux sociétés insulaires et à la manière dont les Comores veulent organiser leur ouverture régionale sans renoncer à la protection de leurs citoyens.