À Hoima, l’Ouganda passe du sous-sol à la stratégie
Il y a des pays qui découvrent un gisement. Et il y a ceux qui doivent décider, presque en même temps, comment le vendre, le transporter et le contrôler sans perdre le bénéfice politique du moment. En Ouganda, cette bascule se joue dans l’ouest du pays, autour de Hoima, au cœur de l’Albertine Graben, une zone devenue centrale pour l’économie ougandaise et pour les équilibres de l’Afrique de l’Est.
Le geste symbolique du jour va dans ce sens. Les autorités ont donné un nom commercial au brut ougandais : « Pearl Sweet ». Le choix renvoie à l’image de l’Ouganda, longtemps présenté comme la « perle de l’Afrique », et à la faible teneur en soufre de ce pétrole. Dans le discours officiel, il ne s’agit pas seulement de marketing. Il s’agit de préparer l’entrée du pays sur le marché international.
Un premier pétrole attendu, mais encore sous conditions
Le calendrier reste serré. Le pays vise une production commerciale d’ici la fin de 2026, avec un démarrage progressif des grands projets de Kingfisher et de Tilenga. Kingfisher, opéré par China National Offshore Oil Corporation avec la participation de TotalEnergies et de la compagnie nationale UNOC, doit lancer une première phase autour de 28 000 barils par jour. Tilenga, opéré par TotalEnergies, est également avancé, même si le chantier n’a pas encore atteint son plein régime.
Les estimations officielles convergent sur une capacité de pointe d’environ 230 000 barils par jour pour l’ensemble du dispositif, même si les trajectoires de mise en service restent graduelles. Cette cible place l’Ouganda parmi les futurs producteurs pétroliers significatifs du continent, sans le faire basculer dans le groupe des géants. Pour Kampala, l’enjeu n’est donc pas seulement d’extraire. Il est de tenir le rythme industriel, logistique et financier qui rendra l’exploitation viable sur la durée.
Le président Yoweri Museveni a présenté cette ressource comme un levier de transformation durable. Cette lecture reste constante dans le récit gouvernemental depuis plusieurs années : le pétrole doit financer des routes, des infrastructures, de l’électricité, la raffinerie de Hoima et une chaîne de valeur plus large. Le pays n’attend pas seulement des recettes d’exportation. Il cherche aussi un effet d’entraînement sur l’industrie locale et sur l’emploi qualifié.
Dans le même temps, les responsables sectoriels rappellent que l’architecture du projet repose sur trois piliers : les champs de Tilenga et de Kingfisher, l’oléoduc EACOP et la zone industrielle de Kabaale, près de Hoima. Le brut sera acheminé vers la côte tanzanienne par l’East African Crude Oil Pipeline, long de 1 443 kilomètres, dont la majeure partie traverse la Tanzanie. Le pipeline chauffé doit maintenir le pétrole à température constante pour éviter qu’il ne se fige. C’est une contrainte technique simple à énoncer, mais lourde à gérer dans le temps.
Le pétrole comme promesse nationale, le territoire comme ligne de fracture
Ce projet porte une promesse économique réelle. L’Ouganda est un pays enclavé, ce qui renchérit ses exportations et complique ses importations d’énergie. Disposer d’un brut commercialisable, d’une raffinerie et d’un corridor vers l’océan Indien change la grammaire du développement. Cela peut renforcer les finances publiques, soutenir l’industrie de construction, tirer la demande en services et peser sur la balance commerciale. En Afrique de l’Est, peu d’États ont aujourd’hui cette combinaison de réserves, d’infrastructures en cours et de proximité avec un port régional.
Mais la séquence ouvre aussi une ligne de tension. Les critiques portent d’abord sur l’environnement. Le projet est contesté pour son empreinte carbone, pour le forage prévu dans ou à proximité d’aires protégées, et pour les risques liés au tracé de l’oléoduc à travers des écosystèmes sensibles. Le parc national de Murchison Falls, l’un des plus emblématiques du pays, figure parmi les zones régulièrement citées par les ONG et par plusieurs défenseurs de l’environnement. La question n’est donc pas abstraite. Elle touche directement les couloirs de faune, les eaux, les sols et les activités locales.
Les effets sociaux restent eux aussi au centre du débat. Les organisations critiques estiment que les déplacements de ménages ont été nombreux et que les indemnisations n’ont pas toujours avancé au rythme promis. De son côté, TotalEnergies dit avoir indemnisé l’essentiel des ménages concernés et affirme que les standards de gestion foncière ont été respectés. Une évaluation indépendante rendue publique en mars 2026 conclut à l’absence de défaillance systémique majeure dans le programme d’acquisition des terres du projet Tilenga, même si cela ne clôt pas les contestations de fond.
Pour les ménages des zones riveraines, l’enjeu est très concret. Le bénéfice promis passe par les emplois, les marchés de sous-traitance, les compensations et les services nouveaux. Le risque, lui, se mesure en perte de terres, en délais de paiement, en pression sur les prix fonciers et en transformation rapide des usages locaux. Dans la capitale Kampala, le pétrole est souvent lu comme un instrument macroéconomique. Dans les districts de Hoima, Kikuube ou Buliisa, il se vit d’abord comme une reconfiguration du territoire.
Ce que Kampala veut montrer à la région
La portée dépasse l’Ouganda. En avançant vers son premier pétrole, Kampala envoie un signal à la Communauté de l’Afrique de l’Est, où les corridors logistiques, les ports tanzaniens et les marchés régionaux deviennent des actifs stratégiques. Le projet EACOP lie ainsi l’intérieur du continent à Tanga, sur l’océan Indien, et rappelle que la souveraineté énergétique se joue aussi dans la coopération régionale. C’est un point important pour l’EAC : l’intégration n’y passe pas seulement par les douanes et les standards, mais aussi par les infrastructures lourdes.
Cette étape compte aussi à l’échelle africaine. D’autres pays producteurs ont déjà appris qu’un premier baril ne règle ni la gouvernance ni la redistribution. Le vrai test commence souvent après la cérémonie : capacité de négociation avec les opérateurs, transparence des revenus, place des sociétés nationales, protection des zones traversées et discipline budgétaire. L’Ouganda entre dans cette séquence au moment où le continent cherche à concilier valorisation des ressources, transition énergétique et demande de développement.
Le calendrier immédiat sera donc décisif. La mise en service progressive de Kingfisher, l’avancement de Tilenga, les derniers travaux de l’EACOP et la montée en puissance de la raffinerie de Hoima diront si le pays peut convertir son sous-sol en revenus durables. Le nom « Pearl Sweet » donne une identité commerciale au brut ougandais. Il ne garantit pas, à lui seul, que l’histoire économique promise à Hoima et à Kampala sera au rendez-vous.