Un corridor énergétique, pas seulement une conduite
Dans un Nigeria qui cherche à convertir ses réserves de gaz en emplois, en industrie et en devises, le dossier du gazoduc vers le Maroc dépasse la seule diplomatie énergétique. L’enjeu est simple à formuler : comment transformer une ressource abondante en énergie utile pour la région, sans laisser le projet se perdre dans le coût, les lenteurs techniques et les rapports de force continentaux. Le projet, désormais présenté comme le African Atlantic Gas Pipeline, est décrit par la CEDEAO comme une infrastructure de 6 800 kilomètres reliant le Nigeria au Maroc, avec une vocation régionale et, à terme, européenne.
Pour Abuja, ce type d’ouvrage s’inscrit dans une stratégie plus large : valoriser le gaz comme énergie de transition et soutenir l’intégration économique ouest-africaine. Pour Rabat, il s’agit aussi d’ancrer un rôle de hub énergétique entre l’Afrique de l’Ouest et les marchés du Nord. Les deux pays ont porté le projet depuis 2016, et leurs sociétés nationales, NNPC Ltd. et l’ONHYM, ont multiplié les échanges techniques et politiques au fil des années.
La CEDEAO a donné un signal politique fort
Le tournant le plus récent est venu de la CEDEAO. En octobre et novembre 2024, les ministres de l’Énergie et des Hydrocarbures des États membres, élargis au Maroc et à la Mauritanie, ont validé des textes clés pour le projet à Lagos puis à Abuja, au siège de la Commission de la CEDEAO. L’organisation a confirmé que le tracé devait traverser 13 pays côtiers, avec des dérivations vers les pays enclavés du Sahel.
Ce soutien régional ne règle pas tout, mais il change le statut du projet. Il ne s’agit plus d’une simple idée bilatérale entre Abuja et Rabat. Le dossier devient une infrastructure régionale portée par une organisation ouest-africaine, même si sa géométrie politique reste complexe. La CEDEAO a aussi rappelé que le projet vise à sécuriser l’approvisionnement en gaz d’une sous-région confrontée à des besoins croissants en électricité, en industrie et en cuisson propre.
Ce que le projet veut changer sur le terrain
Les promoteurs du gazoduc avancent un argument central : le gaz ne doit pas seulement sortir du Nigeria vers l’extérieur, il doit aussi alimenter l’Afrique de l’Ouest elle-même. La version présentée par la CEDEAO évoque une capacité de transport d’environ 30 milliards de mètres cubes par an, avec une partie destinée aux pays traversés et une autre au Maroc, avant une éventuelle connexion au réseau européen via le gazoduc Maghreb-Europe. D’autres documents officiels parlent d’un tracé de 6 800 kilomètres, ce qui montre que les paramètres techniques ont encore évolué au fil des études.
Sur le papier, l’intérêt est multiple. Les ménages pourraient accéder à une énergie plus régulière. Les entreprises, en particulier les industries minières et manufacturières, gagneraient un combustible plus stable. Pour le Nigeria, cela signifie aussi mieux monétiser le gaz, alors qu’une partie de la production reste difficile à valoriser faute d’infrastructures adéquates. NNPC Ltd. a d’ailleurs présenté ce projet comme un levier de coopération régionale et de valorisation des ressources gazières nigérianes.
Le projet peut aussi profiter à d’autres pays de la façade atlantique. Le Sénégal et la Mauritanie, désormais producteurs de gaz ou appelés à le devenir, voient dans cette infrastructure une voie de sortie pour leurs volumes futurs. L’ONHYM a indiqué, après ses échanges avec PETROSEN, que les parties travaillaient sur l’identification de gisements susceptibles d’alimenter le corridor. Autrement dit, le pipeline n’est pas pensé comme une artère à sens unique. Il peut devenir une colonne vertébrale énergétique pour plusieurs économies de la côte ouest-africaine.
Le nerf de la guerre reste le financement
Le principal obstacle est connu depuis le départ : le financement. Les estimations officielles et les reprises de presse situent le coût autour de 25 à 26 milliards de dollars. La structure se prête mal à une seule source de capital. NNPC Ltd. a expliqué que le montage devra associer institutions financières internationales, banques de développement, agences de crédit à l’exportation et investisseurs privés. La Banque africaine de développement est régulièrement citée parmi les acteurs possibles.
Le point décisif reste la viabilité commerciale. Sans acheteurs de gaz, pas de prêteurs. Sans prêteurs, pas d’ouvrage. C’est pourquoi les promoteurs parlent d’un couple indissociable “marché-financement”. Ce raisonnement est aussi au cœur de la prudence affichée par plusieurs experts : l’accord politique ouvre la voie, mais ne garantit ni la rentabilité ni la vitesse d’exécution. Francis Perrin, cité dans la presse spécialisée, résume ce rapport de force en rappelant qu’un projet peut avancer sans être encore gagné.
Une portée panafricaine, dans un contexte régional mouvant
La portée du projet est plus large que la carte du gaz. Il touche à la place du Nigeria dans l’économie africaine, à l’ambition du Maroc comme plateforme logistique et énergétique, et à la capacité de la CEDEAO à produire des projets d’intégration concrets. Le calendrier politique compte aussi. Depuis le retrait effectif du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO au 29 janvier 2025, le bloc ouest-africain traverse une période de recomposition. Dans ce contexte, un chantier transfrontalier de cette taille sert aussi de test de crédibilité pour l’organisation régionale.
Le sujet résonne enfin à l’échelle continentale. L’Union africaine et les communautés économiques régionales défendent depuis des années l’idée de corridors d’infrastructures capables de relier marchés, ports et centres industriels. Le gazoduc Nigeria-Maroc se présente précisément comme cela : un couloir énergétique atlantique, pensé pour connecter l’Afrique de l’Ouest aux marchés du nord sans effacer les besoins locaux. La prochaine étape à surveiller est l’atterrissage du montage juridique et financier, puis le passage des annonces aux travaux effectifs. C’est là que se jouera la différence entre vision stratégique et promesse repoussée.